Le lendemain, à 11 heures pile, la carriole du médecin franchit l’entrée de la cour de son père. Il alla mettre ses chevaux à l’abri dans l’étable, puis entra dans la maison. Henriette le mena à la chambre du vieil homme. Wilbrod, lorsqu’il aperçut son père, fut horrifié. Son nez s’était cicatrisé, mais croche. Il était toutefois incapable de se lever, Casimir lui ayant brisé deux côtes. Wilbrod, patiemment, examina son père sous tous les angles, s’assurant qu’il n’avait pas d’autres blessures. Puis, il parla à son géniteur. Ils parlèrent longuement, et Hyacinthe, pour la première fois, se vida le cœur. À midi moins le quart, Henriette entra doucement dans la chambre. Elle annonça à son beau-frère que son époux ne tarderait plus, maintenant. Wilbrod dut partir. Il promit toutefois à son père de s’occuper de tout ça, et souhaitant un joyeux Noël à tous, il partit.
Cinq jours plus tard, Casimir reçut une désagréable visite: Wilbrod et deux de ses frères, dont l’avocat, vinrent le voir, et annoncèrent que Hyacinthe partait avec eux. L’avocat lui remit également une mise en demeure: il était poursuivi au civil par son père, qui voulait récupérer l’ensemble de sa fortune, deux cents trente-deux piastres et soixante-trois cennes. S’il ne rendait pas la totalité du montant le quinze janvier prochain, il y aurait procès. D’ici là, Hyacinthe logerait chez Wilbrod en attendant la fin des procédures. Casimir nia tout en bloc, hurla que c’était mensonge, qu’ils s’étaient mis la famille ensemble pour le dépouiller. Rien n’y fit: les trois hommes repartirent avec leur père. Ce fut alors horrible. Casimir entra dans une rage folle, il jeta tous les meubles par terre, battit sa femme, son fils. Il avait travaillé si fort pour avoir son dû, et voilà qu’on le lui volait. Il allait hériter de toute façon, bon Dieu, qu’est-ce que cela changeait s’il prenait possession plus tôt de son bien? Il était dans une colère noire, et jurait qu’ils le lui payeraient, tous.
Le lendemain, c’était le réveillon du Jour de l’An. Hyacinthe garda le lit, mais eut le bonheur de voir quatre de ses enfants et leurs familles autour de lui. L’histoire s’était su, bien sûr, mais sachant le père fier, aucun des Brissette n’en glissa mot durant la veillée. Il ne restait qu’un détail à régler. Le fils notaire était sensé les rejoindre le lendemain avec sa famille. Il comptait en même temps produire un nouveau testament à son père, à la demande de celui-ci: il avait décidé de déshériter complètement Casimir, laissant la part qui lui revenait au petit Omer: d’ici à la majorité de celui-ci, le notaire s’occuperait de l’administrer. Quant à la terre, il la cédait à son gendre, Allard, qui vivait juste à côté. Ainsi, le mauvais fils serait bien puni. C’est avec un grand sourire aux lèvres que Hyacinthe accueillit le 1er janvier. Il savait que la prochaine année ne serait pas aussi pire que les trois précédentes.
Le 1er janvier au matin, on trouva Hyacinthe Brissette mort dans son lit. Il s’était éteint paisiblement, dans son sommeil. Ses enfants l’ensevelirent avec dignité, auprès de Marie-Anna et Edmond. Toutefois, un problème demeurait: le vieillard mort, toutes les procédures judiciaires tombaient. De plus, il n’avait pas eu le temps de refaire son testament: ainsi Casimir hérita-t-il malgré tout de la terre. Il fut poursuivi par ses frères, bien sûr, mais il manquait un témoin clé pour confirmer le vol: Hyacinthe. Quant à Henriette, qui aurait pu les aider, la loi l’interdisait de témoigner contre son mari. La chance souriait au traître: il put tout garder, l’argent et la terre. Il divisa celle-ci en lots, qu’il loua, et vendit la plupart de ses bêtes aux voisins, augmentant son pécule. Il comptait bien se couler les jours heureux dont il avait tant rêvé.
Mais si les hommes étaient incapables de châtier Casimir, Dieu, lui, en avait le pouvoir. Et il ne s’en priva pas: un mois après la mort de Hyacinthe, Henriette mourut en mettant au monde une fille mort-née. Casimir, désireux de se débarrasser de son fils par la suite, eut de la chance: Omer fut pris à charge par Délia, la femme de Wilbrod, qui le couvrit de tendresse maternelle. Le jeune garçon put dès lors reprendre confiance en la vie, et connaître un certain bonheur.
Une fois tous les innocents de la maisonnée partis ou rappelés à lui, Dieu mis en marche sa vengeance. Elle fut prompte: dans la nuit du Jeudi au Vendredi saint, la maison des Brissette brûla. Casimir, qui y dormait, ivre mort, ne put sortir à temps: il resta coincé dans l’incendie. Les voisins, qui s’étaient précipités pour éteindre le feu, entendirent longtemps ses cris d’agonie: il hurla toute une heure comme une bête pris au piège. Puis, il se tut à jamais: on retrouva son corps calciné dans les décombres, le lendemain. C’était la punition de Dieu.
Par la suite, plus jamais personne ne put vivre sur le site de l’ancienne maison des Brissette. Quiconque tenta de jeter la bâtisse à terre pour en reconstruire une nouvelle subit d’importantes brûlures. On raconte qu’encore aujourd’hui, dans la nuit du Jeudi au Vendredi saint, on entend d’horribles cris de souffrance provenant des ruines de la maison. Nul ne sait exactement ce qui s’y passe. Mais la plupart croient que c’est la punition divine qui continue, et que si les ruines tiennent encore debout après tout ce temps, c’est certainement car il s’agit d’une prison pour l’âme de Casimir Brissette.
mercredi 18 mai 2011
La punition divine, partie 5
Cet été-là fut l’exact opposé du précédent: la sécheresse avait fait place à des pluies torrentielles, qui se succédaient jour après jour. Hyacinthe s’enfonçait dans le désespoir. Il avait dû entamer son bas de laine pour assurer une vie décente à la famille jusqu’au printemps, et à cause de la pluie, il ne cessait de puiser dedans pour amener de la nourriture sur la table. Casimir profitait de l’occasion. Les journées de pluie, ne pouvant travailler sur la terre, il partait à la taverne. Mais cela finissait par lui coûter cher. Il pensait alors aux économies du paternel, à tous ses sous accumulés en une vie de labeur, et qui lui avait constitué ce pécule. Il se mit à rager. Cette foutue terre ne rapportait rien, elle demandait trop d’efforts, et à cause de la température, on n’était jamais certain du résultat. C’est l’argent qu’il aurait voulu, le bas de laine du père, pour pouvoir passer ses journées à la taverne. Il rêvait d’une vie de fainéantise, à dépenser l’argent que le père Brissette conservait jalousement. Le soir, lorsqu’il rentrait en titubant à la maison, il regardait les rayons de la Lune, et il lui semblait voir danser dans cette mer blafarde les sous du père, toutes ces piécettes d’argent qui tombaient sur lui, le recouvraient. Il poussait alors la porte et se glissait dans son lit, à côté de sa femme endormie. Et tandis que le sommeil le gagnait, il maudissait son avare de père, et se jurait que sous peu, il lui demanderait la bourse.
L’été était bien avancé, et l’automne était à leurs portes, lorsque la moisson arriva. Elle fut bien pauvre. Mais cette fois, Casimir, malade du désir de l’argent, décida de s’asseoir avec son père pour faire les comptes. Il guettait chaque chiffre, avec des yeux avides. Lorsqu’il fut confirmé qu’il faudrait passer une bonne partie de l’hiver sur les économies, Hyacinthe dut calculer ce qu’il en coûterait à ce qu’il avait accumulé. Il n’osait toutefois le faire devant son fils. Ce dernier tint à l’accompagner. Il était propriétaire de la moitié de la ferme, non? Du coup, il avait droit de savoir de combien ils disposaient lors des mauvaises années. Mais Hyacinthe n’était pas dupe: il voyait bien que son fils s’enfonçait dans la paresse et l’ivrognerie, et qu’il voulait connaître le montant exact qu’il avait pour le gruger lentement. Aussi refusa-t-il de lui montrer. Il dit qu’il était certain d’en avoir assez, que ce pan des finances était sous sa seule juridiction. Cela enragea Casimir. Ce désir insatiable d’avoir le magot pour lui tout seul le possédait entièrement, et il jura par tous les saints du ciel qu’il finirait par savoir. Dès ce moment, la guerre fut déclarée entre le père et le fils. Le premier cessa de sortir de la maison, guettant sans cesse son fils pour qu’il ne cherche pas l’endroit où était entreposé l’argent. Le second, qui comptait bien trouver la cachette, fouinait dès qu’il en avait l’occasion dans la chambre de son père, certain d’y trouver ce qu’il cherchait. Mais ces moments étaient toujours si courts, Hyacinthe exerçant une telle surveillance, qu’il ne découvrit jamais le bas de laine.
Les premières neiges arrivèrent bien vite cette année-là, et les préparatifs de départ pour le chantier furent devancés. Hyacinthe comptait sur ces quelques mois de paix pour séparer son pécule en plusieurs parties et trouver une cachette à chacun des tas, ce qui le prémunirait contre les envies de son fils. Il fut toutefois déçu: Casimir refusa de partir. Le vieillard eut beau lui montrer vingt fois le trou qu’il ferait dans le budget s’il restait, il ne voulut rien entendre. Puisque le père avait de l’argent accumulé, pourquoi devrait-il s’éreinter, les pieds dans la neige, à abattre des arbres? C’était hors de question, il resterait au chaud, à la maison. Le vieil homme s’énervait, lui disait qu’il avait une famille à nourrir, qu’il devait travailler l’hiver pour leur survie. Casimir s’emporta. Il ne retournerait pas au chantier, un point c’est tout. Vaincu, le père Brissette dut dès lors renoncer à ses projets pour sauver ses avoirs.
L’hiver s’installa donc, et les Fêtes approchèrent. Or, ce mois de décembre-là était une occasion spéciale pour les Brissette: le dix-huit, Hyacinthe fêterait ses soixante-quinze ans. Ce genre de longévité étant à l’époque exceptionnelle, son fils Wilbrod décida de célébrer cet anniversaire avec toute la famille, sauf les garçons qui étaient partis aux chantiers. Les huit enfants encore en vie et leurs familles viendraient alors célébrer leur vieux père. Wilbrod, enchanté de son projet, vint donc voir son père pour lui apprendre la nouvelle. Il reçut toutefois une fin de non recevoir par Casimir. Il était hors de question que tous ces gens envahissent sa maison. On n’avait jamais fêté les anniversaires avant chez les Brissette, pourquoi commencer? Wilbrod eut beau lui expliquer que ce serait sûrement la dernière occasion pour tous les membres de la famille de se rassembler, dispersés comme ils étaient, avant le prochain décès, Casimir n’en fit qu’à sa tête. Hyacinthe, dans son coin, n’osait rien dire. Il aurait adoré être avec tous ses enfants une dernière fois, et oublier un instant la méchanceté de son fils, mais il n’osait l’avouer. Lorsque Wilbrod annonça alors qu’on le ferait chez lui, voilà tout, Casimir accepta cette fois vigoureusement. Il prétendit alors qu’il ne voulait pas que Henriette, alors enceinte de huit mois, se fatigue à cuisiner pour la célébration. Si Délia s’offrait, elle, il n’avait aucun problème à aller là-bas. Cela surprit un peu tout le monde, Wilbrod ayant déjà assuré que toutes les épouses donneraient un coup de main pour le repas. Mais bon, puisque Casimir était d’accord comme cela, il résolut de faire ça plutôt chez lui.
Deux semaines plus tard, Hyacinthe, Casimir, Henriette et Omer montaient au village en carriole, chez Wilbrod. La neige était bien tapée, la dernière tempête remontant à plusieurs jours: le trajet fut rapide. La petite maison du médecin se retrouva rapidement remplie. Le notaire de Sainte-Scholastique, le curé Ernest, les deux commerçants et l’avocat étaient présents, avec leur petite famille. Le cultivateur de L’Annonciation était au chantier avec ses deux plus vieux, mais le reste de sa famille était elle aussi descendue pour l’occasion. Enfin, le gendre de Hyacinthe, Allard, veuf depuis cinq ans, vint avec sa fille. Ce fut un véritable moment de bonheur. Le vieil homme, heureux de voir tous ces gens venus pour lui, s’oubliait, parlait sans s’arrêter, riait à chacune des blagues. Il buvait également beaucoup, lui dont la sobriété était légendaire. Il se permettait de se relâcher enfin, après toutes ces années, et ses moments pénibles des derniers temps. Casimir, assis à ses côtés, riait avec le père, remplissait son verre. Il jouait la comédie, pour que personne ne se doute de ses mauvais rapports avec le paternel. Mais il restait maître de lui-même, malgré les apparences. Les rôles traditionnels étaient inversés: c’était Hyacinthe qui buvait et s’amusait, tandis que Casimir, pour une fois, ne se jetait pas à corps perdu dans le plaisir. Quand, enfin, le repas fut terminé, tout le monde passa au salon, fumant, dansant, jasant. Hyacinthe, dans un tel confort, bien au chaud et un peu gris, s’installa dans un fauteuil, un grand sourire aux lèvres, et s’endormit.
La soirée avança, et beaucoup se retrouvèrent éméchés. Wilbrod, qui n’avait pas bu une goutte, offrit le gîte pour la nuit à ceux qui venaient de loin. Il ne pourrait toutefois casé tout le monde, et deux autres garçons demeurant à Saint-Hippolyte gardèrent les autres à coucher. Le curé Ernest rentra malgré l’heure tardive à son presbytère, à Saint-Lin. Casimir, lui, n’offrit de prendre personne à charge. Il laissa plutôt le père endormi aux bons soins de Wilbrod, et rentra avec sa famille à la maison.
Le lendemain, Hyacinthe se réveilla chez son garçon. Inquiet, il demanda ce qui s’était passé. Lorsque Wilbrod lui répondit qu’on n’avait pas osé le réveiller, et que Casimir était rentré sans lui, le vieil homme paniqua. En moins de deux, il fut sur ses pieds, et demandait à ce qu’on le ramène chez lui. Wilbrod ne se fit pas prier. Mais comme c’était dimanche, ils devaient assister à la grande messe d’abord. Hyacinthe, qui ne manquait jamais à ses devoirs religieux, dû s’y conformer. Toute la famille Brissette se retrouva alors à l’église pour la messe, sauf deux d’entre eux: le curé Ernest, qui était rentré, et Casimir. Cela inquiéta encore davantage le vieillard. Il suivit néanmoins la cérémonie, malgré ses soucis grandissants. Enfin, dès que la messe se termina, Hyacinthe partit avec Wilbrod pour chez lui. Sitôt arrivé, il n’offrit rien à son garçon, le saluant seulement, et rentra. Casimir était sorti. Henriette préparait la soupe, tandis qu’Omer jouait avec son seul jouet, un canard de bois que lui avait fabriqué son grand-père. Sans rien dire, le père Brissette traversa l’étroite pièce et entra dans sa chambre: et ce qu’il craignait se confirma.
Tout était sans dessus dessous. Profitant de l’occasion, Casimir avait, une fois de retour à la maison, fouillé la chambre de fond en comble. Il avait défait le lit, vidé le matelas, ouvert les tiroirs, répandu les vêtements au sol. Mais ce qui fit saigner le cœur de Hyacinthe encore davantage fut de voir la commode qui gisait sur le côté, les quatre pattes retirées. Ces quatre pattes étaient creuses. Dans chacune d’entre elles, le vieillard avait glissé un bas de laine, plein. À présent, les bas traînaient auprès de la commode, vides tous les quatre. Hyacinthe n’avait jamais été avare. Mais son cœur était brisé de voir cet argent disparu, cet argent qu’il avait ramassé sou à sou, qu’il conservait pour les périodes creuses et qu’il souhaitait léguer en héritage à chacun de ses enfants, en parts égales. Il appelait cela son dernier cadeau, il rêvait de voir ses enfants, tristes de sa perte, mais avec de quoi leur assurer des jours heureux, grâce à ses efforts. Il avait passé toute sa vie à travailler dur pour ne pas laisser ses enfants dans le besoin. Et voilà que désormais, un seul d’entre eux profiterait de cette maigre fortune, la dilapiderait en jouant aux cartes et en buvant. Ce fut une nouvelle douleur pour le vieil homme, une souffrance supplémentaire à tout ce qu’il endurait déjà. Et alors, les larmes aux yeux, sanglotant silencieusement, il s’effondra sur son matelas.
Henriette vint le voir peu après. Il s’aperçut alors qu’elle avait un gros bleu sur une joue. Elle jura qu’elle avait tenté d’empêcher son mari, mais qu’il n’en avait fait qu’à sa tête, comme toujours. Elle se mit à replacer la chambre, méthodiquement, des sanglots étouffés dans sa voix. Hyacinthe se leva et l’aida. À eux deux, ils remirent la chambre en ordre, sans mot dire, partageant un lien invisible de compassion dans la souffrance. Quand enfin la chambre fut en ordre, Henriette invita son beau-père à venir dîner: la soupe était prête. Ils mangèrent tous deux, avec Omer, en silence. Puis, ils reprirent chacun leur place. Le petit retourna à son jouet, Henriette à son poêle, Hyacinthe à son fauteuil. Il resta silencieux, tirant sur sa pipe, plongé dans des pensées d’une infinie tristesse. Le souper arriva bientôt, et tous retournèrent à table. Ils complétaient leur ragoût de pommes de terre lorsque Casimir surgit.
Il avait bu, c’était évident. Il titubait, parlait d’une voix empâtée, ricanait pour rien. Quand il vit la petite tablée, son œil mauvais s’alluma, un sourire cruel déforma ses traits, et il lança:
« Alors, le père, je l’ai eu, le magot, pas vrai?
- T’es un salaud, cracha le vieil homme. T’avais tout prévu, pas vrai? Ta gentillesse hier chez Brod, c’était des menteries. Tu voulais juste me soûler pour me dépouiller, pas vrai?
- Allons, allons, le père. Je vous ai pas forcé à boire. Hi, hi! Vous qui tempêtez tout le temps contre la boisson, vous étiez beau à voir, avec un p’tit verre dans le nez. Hi, hi, hi!
- Ça suffit, rugit Hyacinthe, se levant. T’as aucun droit sur cet argent-là. Tu l’as volé. C’est moé qui l’a gagné, je l’ai travaillé, avec ma sueur! Tu vas me le rendre tu-suite, c’est clair?
- V’nez donc le chercher, répondit Casimir, tapant sur sa poche d’où sortit un bruit de métal qu’on cogne ensemble. Moé, ce que je trouve, j’le garde!
- Mon p’tit verrat! », s’écria Hyacinthe, hors de lui.
Et, fou de rage, il se jeta sur son fils. Ce dernier, à cause de l’alcool, se trouva rapidement en équilibre précaire. Mais la colère décuplait ses forces, et en moins de deux, il jeta son père au sol, lui laboura les flancs de ses poings, et lui brisa le nez. Le vieil homme resta au sol, subissant les coups de son fils, de la chair de sa chair. Enfin, lorsque Casimir fut calmé, il se releva, triomphant, et lança: « Qui est le plus fort, maintenant, hein? Qui est le plus fort, le père? ». Il ricana méchamment, replaçant ses vêtements. Hyacinthe resta étendu au sol, le souffle court. Son orgueil souffrait autant que lui. Il voyait les derniers restes de son autorité passée s’envoler. Il n’était plus qu’un petit enfant, soumis à un père tyrannique. Incapable de se relever, il se traîna lentement vers sa chambre, passant aux côtés de Henriette et Omer, recroquevillés dans leur coin, frissonnants, incapables du moindre mouvement. Il atteignit sa chambre, et y entra, s’allongeant sur son lit, cherchant ses mouchoirs pour arrêter le sang qui ne cessait de couler de son nez. Casimir, lui, s’assit nonchalamment à la table, exigeant son souper à Henriette. La pauvre femme, en état de choc et enceinte jusqu’aux yeux, fit tout ce qu’il demandait.
Le soir même, Wilbrod vint à la maison. Ils étaient sensés venir chez lui en après-midi pour le départ de toute la famille vers la gare de Saint-Jérôme, que s’était-il passé? Casimir répondit que le père était souffrant, et qu’ils n’avaient pas voulu le laisser. Le médecin, qui avait bien vu le bleu de Henriette et que le plancher était frais lavé, là où il y avait eu du sang, demanda alors à le voir. Casimir s’y opposa vigoureusement. Il n’allait pas mal, il devait se remettre de sa brosse de la veille, voilà tout. Wilbrod, qui savait bien que son père était parfaitement dégrisé lorsqu’il l’avait laissé sur le pas de la porte, n’insista pas. Il décida de revenir plutôt le lendemain, lorsque son frère n’y serait pas.
Le lendemain, Wilbrod guetta Casimir toute la journée au village, attendant qu’il y soit pour aller voir son père. Mais son frère ne vint pas. Chaque jour, entre deux patients, il allait faire un tour sur la rue principale, cherchant Casimir partout. Une semaine passa, et la veille de Noël était arrivée. Wilbrod se décida alors à s’y rendre, officiellement pour les inviter au réveillon du Jour de l’An, chez lui. Il arriva au beau milieu d’une dispute entre Henriette et Casimir. La première disait que ça n’avait plus de bon sens, qu’il fallait aller chercher le docteur. Le second s’y opposa violemment. « Qu’il crève, cria-t-il, on en serait débarrassé! ». Wilbrod acquit alors la conviction que son père était au plus mal. Mort d’inquiétude, il resta néanmoins dehors, attendant que la dispute cesse. Puis, il attendit un autre moment, grelottant dans le froid vent de décembre, pour s’assurer qu’on ne pense pas qu’il ait entendu. Enfin, il cogna à la porte. Henriette le fit entrer. Wilbrod parla alors du réveillon du Jour de l’An, enjoint la famille à fêter avec eux. Puis, il demanda à voir son père. Casimir répondit d’abord qu’il n’était pas là. Wilbrod insista tout de même, disant que c’était la veille de Noël, qu’il voulait serrer la pince à son père. Casimir répéta qu’il était sorti. Il ne savait pas où. Découragé, Wilbrod dû se résoudre à prendre congé. Mais cette fois, alors qu’il remettait son manteau, Henriette s’approcha et lui glissa à l’oreille: « Revenez demain, à 11 heures. Je m’en occupe. » Wilbrod, soulagé, salua et sortit.
L’été était bien avancé, et l’automne était à leurs portes, lorsque la moisson arriva. Elle fut bien pauvre. Mais cette fois, Casimir, malade du désir de l’argent, décida de s’asseoir avec son père pour faire les comptes. Il guettait chaque chiffre, avec des yeux avides. Lorsqu’il fut confirmé qu’il faudrait passer une bonne partie de l’hiver sur les économies, Hyacinthe dut calculer ce qu’il en coûterait à ce qu’il avait accumulé. Il n’osait toutefois le faire devant son fils. Ce dernier tint à l’accompagner. Il était propriétaire de la moitié de la ferme, non? Du coup, il avait droit de savoir de combien ils disposaient lors des mauvaises années. Mais Hyacinthe n’était pas dupe: il voyait bien que son fils s’enfonçait dans la paresse et l’ivrognerie, et qu’il voulait connaître le montant exact qu’il avait pour le gruger lentement. Aussi refusa-t-il de lui montrer. Il dit qu’il était certain d’en avoir assez, que ce pan des finances était sous sa seule juridiction. Cela enragea Casimir. Ce désir insatiable d’avoir le magot pour lui tout seul le possédait entièrement, et il jura par tous les saints du ciel qu’il finirait par savoir. Dès ce moment, la guerre fut déclarée entre le père et le fils. Le premier cessa de sortir de la maison, guettant sans cesse son fils pour qu’il ne cherche pas l’endroit où était entreposé l’argent. Le second, qui comptait bien trouver la cachette, fouinait dès qu’il en avait l’occasion dans la chambre de son père, certain d’y trouver ce qu’il cherchait. Mais ces moments étaient toujours si courts, Hyacinthe exerçant une telle surveillance, qu’il ne découvrit jamais le bas de laine.
Les premières neiges arrivèrent bien vite cette année-là, et les préparatifs de départ pour le chantier furent devancés. Hyacinthe comptait sur ces quelques mois de paix pour séparer son pécule en plusieurs parties et trouver une cachette à chacun des tas, ce qui le prémunirait contre les envies de son fils. Il fut toutefois déçu: Casimir refusa de partir. Le vieillard eut beau lui montrer vingt fois le trou qu’il ferait dans le budget s’il restait, il ne voulut rien entendre. Puisque le père avait de l’argent accumulé, pourquoi devrait-il s’éreinter, les pieds dans la neige, à abattre des arbres? C’était hors de question, il resterait au chaud, à la maison. Le vieil homme s’énervait, lui disait qu’il avait une famille à nourrir, qu’il devait travailler l’hiver pour leur survie. Casimir s’emporta. Il ne retournerait pas au chantier, un point c’est tout. Vaincu, le père Brissette dut dès lors renoncer à ses projets pour sauver ses avoirs.
L’hiver s’installa donc, et les Fêtes approchèrent. Or, ce mois de décembre-là était une occasion spéciale pour les Brissette: le dix-huit, Hyacinthe fêterait ses soixante-quinze ans. Ce genre de longévité étant à l’époque exceptionnelle, son fils Wilbrod décida de célébrer cet anniversaire avec toute la famille, sauf les garçons qui étaient partis aux chantiers. Les huit enfants encore en vie et leurs familles viendraient alors célébrer leur vieux père. Wilbrod, enchanté de son projet, vint donc voir son père pour lui apprendre la nouvelle. Il reçut toutefois une fin de non recevoir par Casimir. Il était hors de question que tous ces gens envahissent sa maison. On n’avait jamais fêté les anniversaires avant chez les Brissette, pourquoi commencer? Wilbrod eut beau lui expliquer que ce serait sûrement la dernière occasion pour tous les membres de la famille de se rassembler, dispersés comme ils étaient, avant le prochain décès, Casimir n’en fit qu’à sa tête. Hyacinthe, dans son coin, n’osait rien dire. Il aurait adoré être avec tous ses enfants une dernière fois, et oublier un instant la méchanceté de son fils, mais il n’osait l’avouer. Lorsque Wilbrod annonça alors qu’on le ferait chez lui, voilà tout, Casimir accepta cette fois vigoureusement. Il prétendit alors qu’il ne voulait pas que Henriette, alors enceinte de huit mois, se fatigue à cuisiner pour la célébration. Si Délia s’offrait, elle, il n’avait aucun problème à aller là-bas. Cela surprit un peu tout le monde, Wilbrod ayant déjà assuré que toutes les épouses donneraient un coup de main pour le repas. Mais bon, puisque Casimir était d’accord comme cela, il résolut de faire ça plutôt chez lui.
Deux semaines plus tard, Hyacinthe, Casimir, Henriette et Omer montaient au village en carriole, chez Wilbrod. La neige était bien tapée, la dernière tempête remontant à plusieurs jours: le trajet fut rapide. La petite maison du médecin se retrouva rapidement remplie. Le notaire de Sainte-Scholastique, le curé Ernest, les deux commerçants et l’avocat étaient présents, avec leur petite famille. Le cultivateur de L’Annonciation était au chantier avec ses deux plus vieux, mais le reste de sa famille était elle aussi descendue pour l’occasion. Enfin, le gendre de Hyacinthe, Allard, veuf depuis cinq ans, vint avec sa fille. Ce fut un véritable moment de bonheur. Le vieil homme, heureux de voir tous ces gens venus pour lui, s’oubliait, parlait sans s’arrêter, riait à chacune des blagues. Il buvait également beaucoup, lui dont la sobriété était légendaire. Il se permettait de se relâcher enfin, après toutes ces années, et ses moments pénibles des derniers temps. Casimir, assis à ses côtés, riait avec le père, remplissait son verre. Il jouait la comédie, pour que personne ne se doute de ses mauvais rapports avec le paternel. Mais il restait maître de lui-même, malgré les apparences. Les rôles traditionnels étaient inversés: c’était Hyacinthe qui buvait et s’amusait, tandis que Casimir, pour une fois, ne se jetait pas à corps perdu dans le plaisir. Quand, enfin, le repas fut terminé, tout le monde passa au salon, fumant, dansant, jasant. Hyacinthe, dans un tel confort, bien au chaud et un peu gris, s’installa dans un fauteuil, un grand sourire aux lèvres, et s’endormit.
La soirée avança, et beaucoup se retrouvèrent éméchés. Wilbrod, qui n’avait pas bu une goutte, offrit le gîte pour la nuit à ceux qui venaient de loin. Il ne pourrait toutefois casé tout le monde, et deux autres garçons demeurant à Saint-Hippolyte gardèrent les autres à coucher. Le curé Ernest rentra malgré l’heure tardive à son presbytère, à Saint-Lin. Casimir, lui, n’offrit de prendre personne à charge. Il laissa plutôt le père endormi aux bons soins de Wilbrod, et rentra avec sa famille à la maison.
Le lendemain, Hyacinthe se réveilla chez son garçon. Inquiet, il demanda ce qui s’était passé. Lorsque Wilbrod lui répondit qu’on n’avait pas osé le réveiller, et que Casimir était rentré sans lui, le vieil homme paniqua. En moins de deux, il fut sur ses pieds, et demandait à ce qu’on le ramène chez lui. Wilbrod ne se fit pas prier. Mais comme c’était dimanche, ils devaient assister à la grande messe d’abord. Hyacinthe, qui ne manquait jamais à ses devoirs religieux, dû s’y conformer. Toute la famille Brissette se retrouva alors à l’église pour la messe, sauf deux d’entre eux: le curé Ernest, qui était rentré, et Casimir. Cela inquiéta encore davantage le vieillard. Il suivit néanmoins la cérémonie, malgré ses soucis grandissants. Enfin, dès que la messe se termina, Hyacinthe partit avec Wilbrod pour chez lui. Sitôt arrivé, il n’offrit rien à son garçon, le saluant seulement, et rentra. Casimir était sorti. Henriette préparait la soupe, tandis qu’Omer jouait avec son seul jouet, un canard de bois que lui avait fabriqué son grand-père. Sans rien dire, le père Brissette traversa l’étroite pièce et entra dans sa chambre: et ce qu’il craignait se confirma.
Tout était sans dessus dessous. Profitant de l’occasion, Casimir avait, une fois de retour à la maison, fouillé la chambre de fond en comble. Il avait défait le lit, vidé le matelas, ouvert les tiroirs, répandu les vêtements au sol. Mais ce qui fit saigner le cœur de Hyacinthe encore davantage fut de voir la commode qui gisait sur le côté, les quatre pattes retirées. Ces quatre pattes étaient creuses. Dans chacune d’entre elles, le vieillard avait glissé un bas de laine, plein. À présent, les bas traînaient auprès de la commode, vides tous les quatre. Hyacinthe n’avait jamais été avare. Mais son cœur était brisé de voir cet argent disparu, cet argent qu’il avait ramassé sou à sou, qu’il conservait pour les périodes creuses et qu’il souhaitait léguer en héritage à chacun de ses enfants, en parts égales. Il appelait cela son dernier cadeau, il rêvait de voir ses enfants, tristes de sa perte, mais avec de quoi leur assurer des jours heureux, grâce à ses efforts. Il avait passé toute sa vie à travailler dur pour ne pas laisser ses enfants dans le besoin. Et voilà que désormais, un seul d’entre eux profiterait de cette maigre fortune, la dilapiderait en jouant aux cartes et en buvant. Ce fut une nouvelle douleur pour le vieil homme, une souffrance supplémentaire à tout ce qu’il endurait déjà. Et alors, les larmes aux yeux, sanglotant silencieusement, il s’effondra sur son matelas.
Henriette vint le voir peu après. Il s’aperçut alors qu’elle avait un gros bleu sur une joue. Elle jura qu’elle avait tenté d’empêcher son mari, mais qu’il n’en avait fait qu’à sa tête, comme toujours. Elle se mit à replacer la chambre, méthodiquement, des sanglots étouffés dans sa voix. Hyacinthe se leva et l’aida. À eux deux, ils remirent la chambre en ordre, sans mot dire, partageant un lien invisible de compassion dans la souffrance. Quand enfin la chambre fut en ordre, Henriette invita son beau-père à venir dîner: la soupe était prête. Ils mangèrent tous deux, avec Omer, en silence. Puis, ils reprirent chacun leur place. Le petit retourna à son jouet, Henriette à son poêle, Hyacinthe à son fauteuil. Il resta silencieux, tirant sur sa pipe, plongé dans des pensées d’une infinie tristesse. Le souper arriva bientôt, et tous retournèrent à table. Ils complétaient leur ragoût de pommes de terre lorsque Casimir surgit.
Il avait bu, c’était évident. Il titubait, parlait d’une voix empâtée, ricanait pour rien. Quand il vit la petite tablée, son œil mauvais s’alluma, un sourire cruel déforma ses traits, et il lança:
« Alors, le père, je l’ai eu, le magot, pas vrai?
- T’es un salaud, cracha le vieil homme. T’avais tout prévu, pas vrai? Ta gentillesse hier chez Brod, c’était des menteries. Tu voulais juste me soûler pour me dépouiller, pas vrai?
- Allons, allons, le père. Je vous ai pas forcé à boire. Hi, hi! Vous qui tempêtez tout le temps contre la boisson, vous étiez beau à voir, avec un p’tit verre dans le nez. Hi, hi, hi!
- Ça suffit, rugit Hyacinthe, se levant. T’as aucun droit sur cet argent-là. Tu l’as volé. C’est moé qui l’a gagné, je l’ai travaillé, avec ma sueur! Tu vas me le rendre tu-suite, c’est clair?
- V’nez donc le chercher, répondit Casimir, tapant sur sa poche d’où sortit un bruit de métal qu’on cogne ensemble. Moé, ce que je trouve, j’le garde!
- Mon p’tit verrat! », s’écria Hyacinthe, hors de lui.
Et, fou de rage, il se jeta sur son fils. Ce dernier, à cause de l’alcool, se trouva rapidement en équilibre précaire. Mais la colère décuplait ses forces, et en moins de deux, il jeta son père au sol, lui laboura les flancs de ses poings, et lui brisa le nez. Le vieil homme resta au sol, subissant les coups de son fils, de la chair de sa chair. Enfin, lorsque Casimir fut calmé, il se releva, triomphant, et lança: « Qui est le plus fort, maintenant, hein? Qui est le plus fort, le père? ». Il ricana méchamment, replaçant ses vêtements. Hyacinthe resta étendu au sol, le souffle court. Son orgueil souffrait autant que lui. Il voyait les derniers restes de son autorité passée s’envoler. Il n’était plus qu’un petit enfant, soumis à un père tyrannique. Incapable de se relever, il se traîna lentement vers sa chambre, passant aux côtés de Henriette et Omer, recroquevillés dans leur coin, frissonnants, incapables du moindre mouvement. Il atteignit sa chambre, et y entra, s’allongeant sur son lit, cherchant ses mouchoirs pour arrêter le sang qui ne cessait de couler de son nez. Casimir, lui, s’assit nonchalamment à la table, exigeant son souper à Henriette. La pauvre femme, en état de choc et enceinte jusqu’aux yeux, fit tout ce qu’il demandait.
Le soir même, Wilbrod vint à la maison. Ils étaient sensés venir chez lui en après-midi pour le départ de toute la famille vers la gare de Saint-Jérôme, que s’était-il passé? Casimir répondit que le père était souffrant, et qu’ils n’avaient pas voulu le laisser. Le médecin, qui avait bien vu le bleu de Henriette et que le plancher était frais lavé, là où il y avait eu du sang, demanda alors à le voir. Casimir s’y opposa vigoureusement. Il n’allait pas mal, il devait se remettre de sa brosse de la veille, voilà tout. Wilbrod, qui savait bien que son père était parfaitement dégrisé lorsqu’il l’avait laissé sur le pas de la porte, n’insista pas. Il décida de revenir plutôt le lendemain, lorsque son frère n’y serait pas.
Le lendemain, Wilbrod guetta Casimir toute la journée au village, attendant qu’il y soit pour aller voir son père. Mais son frère ne vint pas. Chaque jour, entre deux patients, il allait faire un tour sur la rue principale, cherchant Casimir partout. Une semaine passa, et la veille de Noël était arrivée. Wilbrod se décida alors à s’y rendre, officiellement pour les inviter au réveillon du Jour de l’An, chez lui. Il arriva au beau milieu d’une dispute entre Henriette et Casimir. La première disait que ça n’avait plus de bon sens, qu’il fallait aller chercher le docteur. Le second s’y opposa violemment. « Qu’il crève, cria-t-il, on en serait débarrassé! ». Wilbrod acquit alors la conviction que son père était au plus mal. Mort d’inquiétude, il resta néanmoins dehors, attendant que la dispute cesse. Puis, il attendit un autre moment, grelottant dans le froid vent de décembre, pour s’assurer qu’on ne pense pas qu’il ait entendu. Enfin, il cogna à la porte. Henriette le fit entrer. Wilbrod parla alors du réveillon du Jour de l’An, enjoint la famille à fêter avec eux. Puis, il demanda à voir son père. Casimir répondit d’abord qu’il n’était pas là. Wilbrod insista tout de même, disant que c’était la veille de Noël, qu’il voulait serrer la pince à son père. Casimir répéta qu’il était sorti. Il ne savait pas où. Découragé, Wilbrod dû se résoudre à prendre congé. Mais cette fois, alors qu’il remettait son manteau, Henriette s’approcha et lui glissa à l’oreille: « Revenez demain, à 11 heures. Je m’en occupe. » Wilbrod, soulagé, salua et sortit.
La punition divine, partie 4
L’été arriva bien tôt cette année-là, et les deux hommes retournèrent travailler aux champs. Or, Casimir sembla mettre moins de cœur à l’ouvrage, cette fois. Les grandes chaleurs laissaient présager une sécheresse, ce qui n’était pas au goût des cultivateurs. Le travail importait d’autant plus, pour assurer une irrigation constante. Pourtant, Casimir ne s’en faisait pas. Il travaillait à un rythme très lent, se traînait les pieds, se prélassait au soleil. Lorsque son père le sermonnait, il répondait simplement qu’avec l’argent des loyers, il pourrait toujours survivre et s’acheter de la nourriture. Hyacinthe désespérait à nouveau de son fils. Il camoufla toutefois sa déception. Henriette lui faisait toujours de bons repas, Omer enchantait toujours ses soirées, et cela lui suffisait comme bonheur. Il angoissait pour son bien, évidemment, mais se disait que ce n’était peut-être qu’une passe, que Casimir goûtait à la joie d’être propriétaire, ce qui ralentissait son ardeur, et que la chaleur suffocante le poussait sûrement à la paresse. Lui-même, Hyacinthe, était incommodé par celle-ci. Il avait de la peine à respirer, suait à grosses gouttes, et devait souvent s’arrêter, son cœur battant à tout rompre. Lorsqu’il s’arrêtait, reprenant son souffle, Casimir souriait sournoisement. Il se disait qu’avec un peu de chance, son père aurait une attaque, ce qui le rendrait seul maître à bord. Il fut toutefois déçu cet été-là: le père Brissette était encore solide, et son cœur tint bon. À l’automne, la récolte fut plutôt mauvaise. Hyacinthe, faisant les comptes, était désespéré. Il calcula que s’ils se rationnaient, les animaux ayant besoin de leur avoine et de leur foin, ils en auraient juste assez pour eux, jusqu’à Pâques. Il devenait clair qu’il y aurait pertes cette année. Lorsque son père lui annonça la nouvelle, Casimir prit peur. Il ne comptait pas aller aux chantiers cet hiver-là, et ce bilan menaçait ses projets. Il refit les comptes, deux fois plutôt qu’une, et dû se rendre à l’évidence. Inquiet, se demandant quoi faire, il se rappela alors ce que lui avait dit son père, une fois, après son retour. Il était revenu de chez les Gagné, où il était allé chercher leur loyer, et avait mentionné qu’il était bien content de ce jeune Émilien, qui se faisait un point d’honneur de payer les dettes de son défunt père. Lorsque Casimir lui avait demandé à quel point il était endetté à leur endroit, son père avait refusé de répondre. Il en avait conclu que les montants en arrérages devaient être importants. Il résolut donc d’aller cogner à la porte des Gagné.
Le lendemain, Casimir mit son projet à exécution. Émilien l’accueillit cordialement. Il n’était toujours pas riche: depuis que ses frères cadets avaient quitté la maison, il n’avait pu compter que sur son plus vieux, un garçon de onze ans. Il avait à charge sa vieille mère, sa femme et trois autres enfants plus jeunes. Par chance, c’était un travailleur acharné, et il était économe, ce qui lui permettait de rembourser, par à-coups, les dettes de son père. Du haut de ses trente-trois ans, il en paraissait cinquante. Mais il était fier de prouver qu’il n’était pas comme son père, et qu’il remboursait ses dettes.
Rapidement, Casimir déballa son sac. Il lui annonça qu’à cause de la mauvaise récolte, il n’avait d’autre choix que d’augmenter son loyer. Aussitôt, Émilien paniqua. Il avoua que sa famille aurait à peine de quoi vivre cet hiver, et qu’il ne pouvait en conséquence payer plus de cinq piastres par mois. Casimir répliqua que c’était hors de question. Il rappela également à son locataire les nombreuses dettes que son père avait contractées, et évoqua le remboursement de celles-ci pour justifier l’augmentation du loyer. Émilien, écrasé par cette injustice, lui dit qu’il en appellerait à monsieur Brissette. Cela ne fut pas au goût de Casimir: il saisit son opposant par le collet, et lui dit que désormais, c’était lui le propriétaire, et qu’en conséquence, il était mieux de se conformer à son jugement. Apeuré, Émilien flancha. Il fut convenu que le loyer passerait à dix piastres par mois, dès le premier du mois prochain. Satisfait, Casimir rentra alors à la maison.
L’histoire fit grand bruit dans le rang. Émilien, accablé, s’était plaint amèrement à son voisin, qui avait répandu la nouvelle. L’histoire finit par arriver aux oreilles de Hyacinthe, un jour qu’il prenait le café chez son gendre. Horrifié, il alla sur-le-champ voir Émilien, et lui assura que cela resterait cinq piastres par mois. Puis, il alla confronter son fils. Casimir devint alors furieux. C’était aussi son bien, non? L’hiver serait dur, Gagné leur devait de l’argent, l’augmentation était justifiée. Le père Brissette grimpa alors dans les rideaux. Tant qu’il serait en vie, c’était lui qui gérerait leurs revenus, comme il l’entendait. Il était hors de question d’augmenter Gagné: cela revenait à mettre sa famille à la rue. Casimir s’emporta alors. Il dit qu’il était trop bon, qu’il se faisait rouler, qu’en affaires il faut être dur. Hyacinthe refusa de lâcher prise pour autant. Ce fut leur plus violente querelle. Casimir passa à un cheveu de frapper son père. Ce fut Omer qui le sauva de cette bêtise. Le petit garçon, qui s’était caché pour pleurer aux premiers éclats de voix, finit par énerver son père de ses sanglots. Ce dernier alla le gifler violemment, lui disant de se la fermer, qu’un gars, ça ne pleure pas. Omer n’en pleura que davantage. Casimir devint alors fou. Il se mit à battre son enfant, et le fit grimper au grenier, qu’il lui interdit de quitter. Puis, il redescendit: sa colère s’était épanchée. Hyacinthe, qui avait suivi la scène, était tétanisé: il réalisait, pour la première fois, que son fils était toujours aussi brutal. Il se vit alors, amoindri physiquement, vieux, face à cette pièce d’homme, au cou de taureau, aux muscles de cheval, jeune. Il prit alors peur. Mais il eut de la chance: Casimir, calmé, lui dit qu’il avait raison, que pour l’hiver, on n’augmenterait pas Gagné. Il serait toujours possible d’en rediscuter au printemps. Cela convint au vieil homme.
L’hiver s’installa, et Casimir partit avec déception pour le chantier. Il en revint encore plus mauvais qu’avant. Durant toute la saison froide, il avait rêvé à sa terre, en maniant la hache. Il avait décidé qu’elle était sienne, et qu’il en disposerait dès lors comme il le voulait. Puisque son père lui faisait une scène pour les loyers, il résolut de passer par-dessus sa tête. Émilien était sur le même chantier que lui cet hiver-là. Il l’avait menacé sur place, et avait convenu que dès lors, il verserait cinq piastres de plus par mois. Mais c’était à lui, Casimir, qu’il les remettrait en main propre. S’il en parlait à Hyacinthe, il lui jura qu’il le chasserait. Émilien dû s’y conformer. Cette victoire avait grisée Casimir. Aussi, lors de son retour, décida-t-il de gérer lui-même son bien. Il alla voir l’autre locataire, Guénette, et lui fit les mêmes menaces qu’à Gagné. Le pauvre homme, qui avait toujours été peureux, acheta la paix, renonçant à manger convenablement. Casimir régna dès lors en despote sur les locataires. Hyacinthe, qui ne savait rien de ces marchés, continua de collecter ses cinq piastres par mois. Il remarqua bien que les familles avaient dès lors grise mine, et qu’ils semblaient encore plus pauvres qu’avant. Lorsqu’il posait des questions à ce sujet, les deux hommes blâmaient la mauvaise récolte précédente. Cela fut une explication suffisante pour le vieil homme. Il faut dire qu’il était lui-même fort soucieux.
Ce n’était plus rose du tout au logis. Casimir avait recommencé à boire, si bien qu’il s’emportait maintenant facilement. Il battait Omer pour un rien. Sa femme, qui avait eu le malheur de tomber à nouveau enceinte, subissait le même sort. Hyacinthe n’osait pas intervenir. Effrayé par son fils, il s’enfermait dans sa chambre, attendant que l’orage passe. Il craignait qu’un jour, son garçon aille trop loin. Il devait protéger la petite famille. Mais à chaque explosion, la peur le tétanisait, et il était incapable de se porter à leur défense. Il se contenta alors de travailler le plus qu’il le pouvait, pour assurer à tout le moins de bonnes conditions matérielles à la famille. Il ne s’emportait plus contre Casimir lorsqu’il rentrait ivre en pleine nuit: il avait trop peur de recevoir un coup de poing. La peur hantait chacune de ses pensées, et il se mit à songer à tout en fonction de la réaction de son fils. Il achetait la paix lui aussi, comme Gagné et Guénette. Il ne prenait plus sa longue marche, le dimanche. Il avait trop peur que pendant son absence, Casimir s’emporte et tue le petit ou provoque chez Henriette une fausse couche.
Le lendemain, Casimir mit son projet à exécution. Émilien l’accueillit cordialement. Il n’était toujours pas riche: depuis que ses frères cadets avaient quitté la maison, il n’avait pu compter que sur son plus vieux, un garçon de onze ans. Il avait à charge sa vieille mère, sa femme et trois autres enfants plus jeunes. Par chance, c’était un travailleur acharné, et il était économe, ce qui lui permettait de rembourser, par à-coups, les dettes de son père. Du haut de ses trente-trois ans, il en paraissait cinquante. Mais il était fier de prouver qu’il n’était pas comme son père, et qu’il remboursait ses dettes.
Rapidement, Casimir déballa son sac. Il lui annonça qu’à cause de la mauvaise récolte, il n’avait d’autre choix que d’augmenter son loyer. Aussitôt, Émilien paniqua. Il avoua que sa famille aurait à peine de quoi vivre cet hiver, et qu’il ne pouvait en conséquence payer plus de cinq piastres par mois. Casimir répliqua que c’était hors de question. Il rappela également à son locataire les nombreuses dettes que son père avait contractées, et évoqua le remboursement de celles-ci pour justifier l’augmentation du loyer. Émilien, écrasé par cette injustice, lui dit qu’il en appellerait à monsieur Brissette. Cela ne fut pas au goût de Casimir: il saisit son opposant par le collet, et lui dit que désormais, c’était lui le propriétaire, et qu’en conséquence, il était mieux de se conformer à son jugement. Apeuré, Émilien flancha. Il fut convenu que le loyer passerait à dix piastres par mois, dès le premier du mois prochain. Satisfait, Casimir rentra alors à la maison.
L’histoire fit grand bruit dans le rang. Émilien, accablé, s’était plaint amèrement à son voisin, qui avait répandu la nouvelle. L’histoire finit par arriver aux oreilles de Hyacinthe, un jour qu’il prenait le café chez son gendre. Horrifié, il alla sur-le-champ voir Émilien, et lui assura que cela resterait cinq piastres par mois. Puis, il alla confronter son fils. Casimir devint alors furieux. C’était aussi son bien, non? L’hiver serait dur, Gagné leur devait de l’argent, l’augmentation était justifiée. Le père Brissette grimpa alors dans les rideaux. Tant qu’il serait en vie, c’était lui qui gérerait leurs revenus, comme il l’entendait. Il était hors de question d’augmenter Gagné: cela revenait à mettre sa famille à la rue. Casimir s’emporta alors. Il dit qu’il était trop bon, qu’il se faisait rouler, qu’en affaires il faut être dur. Hyacinthe refusa de lâcher prise pour autant. Ce fut leur plus violente querelle. Casimir passa à un cheveu de frapper son père. Ce fut Omer qui le sauva de cette bêtise. Le petit garçon, qui s’était caché pour pleurer aux premiers éclats de voix, finit par énerver son père de ses sanglots. Ce dernier alla le gifler violemment, lui disant de se la fermer, qu’un gars, ça ne pleure pas. Omer n’en pleura que davantage. Casimir devint alors fou. Il se mit à battre son enfant, et le fit grimper au grenier, qu’il lui interdit de quitter. Puis, il redescendit: sa colère s’était épanchée. Hyacinthe, qui avait suivi la scène, était tétanisé: il réalisait, pour la première fois, que son fils était toujours aussi brutal. Il se vit alors, amoindri physiquement, vieux, face à cette pièce d’homme, au cou de taureau, aux muscles de cheval, jeune. Il prit alors peur. Mais il eut de la chance: Casimir, calmé, lui dit qu’il avait raison, que pour l’hiver, on n’augmenterait pas Gagné. Il serait toujours possible d’en rediscuter au printemps. Cela convint au vieil homme.
L’hiver s’installa, et Casimir partit avec déception pour le chantier. Il en revint encore plus mauvais qu’avant. Durant toute la saison froide, il avait rêvé à sa terre, en maniant la hache. Il avait décidé qu’elle était sienne, et qu’il en disposerait dès lors comme il le voulait. Puisque son père lui faisait une scène pour les loyers, il résolut de passer par-dessus sa tête. Émilien était sur le même chantier que lui cet hiver-là. Il l’avait menacé sur place, et avait convenu que dès lors, il verserait cinq piastres de plus par mois. Mais c’était à lui, Casimir, qu’il les remettrait en main propre. S’il en parlait à Hyacinthe, il lui jura qu’il le chasserait. Émilien dû s’y conformer. Cette victoire avait grisée Casimir. Aussi, lors de son retour, décida-t-il de gérer lui-même son bien. Il alla voir l’autre locataire, Guénette, et lui fit les mêmes menaces qu’à Gagné. Le pauvre homme, qui avait toujours été peureux, acheta la paix, renonçant à manger convenablement. Casimir régna dès lors en despote sur les locataires. Hyacinthe, qui ne savait rien de ces marchés, continua de collecter ses cinq piastres par mois. Il remarqua bien que les familles avaient dès lors grise mine, et qu’ils semblaient encore plus pauvres qu’avant. Lorsqu’il posait des questions à ce sujet, les deux hommes blâmaient la mauvaise récolte précédente. Cela fut une explication suffisante pour le vieil homme. Il faut dire qu’il était lui-même fort soucieux.
Ce n’était plus rose du tout au logis. Casimir avait recommencé à boire, si bien qu’il s’emportait maintenant facilement. Il battait Omer pour un rien. Sa femme, qui avait eu le malheur de tomber à nouveau enceinte, subissait le même sort. Hyacinthe n’osait pas intervenir. Effrayé par son fils, il s’enfermait dans sa chambre, attendant que l’orage passe. Il craignait qu’un jour, son garçon aille trop loin. Il devait protéger la petite famille. Mais à chaque explosion, la peur le tétanisait, et il était incapable de se porter à leur défense. Il se contenta alors de travailler le plus qu’il le pouvait, pour assurer à tout le moins de bonnes conditions matérielles à la famille. Il ne s’emportait plus contre Casimir lorsqu’il rentrait ivre en pleine nuit: il avait trop peur de recevoir un coup de poing. La peur hantait chacune de ses pensées, et il se mit à songer à tout en fonction de la réaction de son fils. Il achetait la paix lui aussi, comme Gagné et Guénette. Il ne prenait plus sa longue marche, le dimanche. Il avait trop peur que pendant son absence, Casimir s’emporte et tue le petit ou provoque chez Henriette une fausse couche.
La punition divine, partie 3
Casimir avait toujours vu en Edmond un rival. Lorsque son cadet avait choisi de rester sur la terre paternelle, Casimir avait vu ses rêves s’envoler. Il avait longtemps pensé qu’Edmond irait au collège, ce qui lui assurerait une place auprès de son père. Sans relève, le vieillard aurait bien été obligé, lorsqu’il fléchirait sous le poids des ans, à pardonner à son fils et à lui confier sa terre. Ainsi, pendant dix ans, Casimir avait caressé des désirs de possession. Il rêvait de ses arpents de cultures et de fourrages, il voyait cette rivière d’argent que lui apporterait la ferme familiale lui passer entre les doigts. Il rêvait de luxe. Aussi s’était-il mis à désirer la terre paternelle comme on désire une femme. Ses désirs étaient plus âpres chaque jour, et lorsque Edmond abandonna l’école pour se consacrer au lot familial, il entra dans une rage de mari cocu. Dès lors, il se mit à salir son frère, à le traiter de voleur. Il lui était inconcevable que cette chiffe molle lui ravisse son bien, qui lui revenait de droit. Cette rage, lorsqu’il se retrouva avec femme et enfant, devint permanente. Casimir commença à se creuser la cervelle, cherchant comment il pourrait écarter Edmond pour récupérer la terre: cela devint une obsession. On comprend donc qu’il accueillit avec bonheur la mort de son cadet.
Après les funérailles, Casimir commença tranquillement à se rapprocher de son père. Il se mit à amener sa famille chez lui, « pour le désennuyer », disait-il. Dans les faits, le jeune homme tâtait le terrain. Il craignait une nouvelle colère paternelle, qui lui ferait perdre ses chances pour de bon. Hyacinthe accueillit froidement ces visites. Il n’avait pas encore pardonné. Mais tranquillement, il se laissa gagner par son fils. La mort, coup sur coup, de sa femme et de son dernier-né l’avait adouci, et il remettait tout en cause. Il savait Casimir manipulateur, mais il ne comprenait pas encore ce qu’il voulait. Il avait, depuis la mort d’Edmond, reçu de l’aide de ses voisins pour s’occuper des animaux, et son fils n’avait pas protesté à ce sujet. Il ne réalisait pas le désir viscéral de Casimir de le déposséder. Il croyait tout simplement que les deux décès avaient secoués son garçon, et que réalisant la bêtise de sa brouille vieille de dix ans, il avait décidé de se réconcilier. La colère habitait toujours le père Brissette, mais il réalisait depuis peu que sa mort approchait, et il souhaitait ardemment partir en paix avec son fils. Aussi se força-t-il pour se montrer courtois avec lui, et passer par-dessus sa rancune. Il ne fut jamais aimable, mais son effort fut digne de mention. Rassuré par son attitude, Casimir poursuivit son plan. Lorsque juin arriva, il commença à s’offrir pour aider son père sur la ferme. Les voisins se mettant également au travail alors, et la jeunesse partant vers Montréal, les bras manquaient pour bien entretenir ses trente arpents par six arpents. Hyacinthe n’était pas en position de refuser aucune aide. Il accepta donc de travailler à nouveau avec son fils, sans se faire d’illusions sur son ardeur au travail. Il fut toutefois agréablement surpris. Durant tout l’été, Casimir ne manqua jamais une journée de travail, n’alla plus à la taverne, et cessa de chercher querelle à tout un chacun. Lorsque la moisson arriva, Hyacinthe fut étonné de constater que son fils avait réussi à produire sensiblement la même quantité de céréales que son défunt frère, pourtant infiniment plus travaillant. Force fut de reconnaître que Casimir avait changé, et qu’il avait compris l’importance du travail. Le père Brissette commença alors, sérieusement, à songer à lui léguer son bien.
Lorsque l’automne fut bien installé, Casimir dut se préparer à partir au chantier, comme à chaque hiver. Durant tout l’été, il avait demeuré sur la terre paternelle, dans le grenier, avec son épouse et son fils. Henriette s’était imposée comme la femme de la maison. Elle nettoyait, cuisinait, lavait le linge. Son beau-père s’était habitué à sa présence, et s’était pris à l’aimer. Elle était moins douée que Marie-Anna, bien sûr, mais il appréciait qu’il y ait une présence féminine dans sa maison. Il s’était également pris d’affection pour le petit Omer, leur fils âgé de deux ans et demi. Le soir, après une rude journée aux champs, lorsque, calé dans son fauteuil face au foyer, il fumait sa pipe, il avait pris l’habitude de prendre le garçon sur ses genoux. Omer était alors très calme. Il regardait, de ses grands yeux de découvreur, avec fascination, la lumière jouer dans la barbe de son grand-père, et la fumée bleue qui lui sortait de la bouche et des narines. Lui qui d’ordinaire était si agité, pouvait passer une heure sur les genoux du vieillard, sans un cri, à l’observer. Cela faisait naître un sourire sur le visage du père Brissette, lui dont les pensées étaient sans cesse sombres depuis avril. Cet enfant était le seul réconfort qui lui restait, alors que tout son monde s’était écroulé. Aussi, lorsque son fils vint lui annoncer son départ, décida-t-il de garder à sa charge sa bru et son petit-fils, jusqu’à son retour. Lorsqu’il lui proposa, un singulier sourire apparut sur les lèvres de Casimir. Il le tenait, il le savait. Mais pour ne pas laisser transparaître sa joie, il prétendit qu’il ne voulait pas abuser de son père, que sa famille serait tout aussi confortable dans son petit logis, sur la terre des Poitras. Hyacinthe ne voulut rien entendre: Casimir avait participé à la récolte cette année-là, en échange, il pouvait bien nourrir sa famille jusqu’au printemps. Le fils n’insista pas. Il partit à la fin octobre pour Mont-Laurier, certain de ses chances.
L’hiver passa, et à la mi-avril, Casimir était de retour à Saint-Hippolyte. Il trouva sa famille bien établie dans les habitudes de son père. Omer, sorti de sa torpeur, demandait maintenant à son grand-père de lui raconter des histoires. Hyacinthe, qui n’avait jamais été très bavard, s’était laissé aller, et se mit à lui parler de son passé. Rien de grandiloquent: que des anecdotes savoureuses, qui faisait bien rire le bambin. Henriette s’était elle aussi incrustée dans le cœur du vieil homme: elle avait appris ses goûts pour améliorer sa cuisine, et était devenu sa partenaire de cartes durant les froids soirs d’hiver. Ils avaient fini par développer une certaine complicité: leurs rapports n’étaient pas chaleureux, mais ils se comprenaient maintenant à mi-mots. Casimir profita de l’occasion pour se laisser glisser dans ce singulier ménage. Il avait fait de gros efforts pour obtenir ce qu’il voulait, et se voyait enfin récompenser. Il jouissait de la situation, mais sournoisement, comme un chat qui a repéré une souris et qui attend le bon moment pour sortir ses griffes.
Mai arriva, les dernières neiges disparurent, et le printemps reprit ses aises. Casimir avait insisté, à son retour, pour que la famille retourne à la maison sur la terre des Poitras. Hyacinthe souffrit de la situation. Il se mit à rêver à ses parties de cartes avec Henriette, aux histoires qu’il contait à Omer. Leur départ avait fait un grand vide dans la maison. Le vieil homme reprit ses airs de deuil, perdit son sourire, qui était revenu durant l’hiver. Il finit par comprendre que son bonheur était désormais là, et ne voulut plus le perdre, quitte à mettre son orgueil de côté et à enfin pardonner à son fils. Il résolut, après la messe un dimanche, à se rendre chez Casimir, et à lui offrir ce qui aurait dû revenir à Edmond. Le vieillard, après une année de deuil, avait fini par accepter la mort de ses proches.
Il se rendit donc à la maison de son fils, une ancienne grange construite à la va-vite, qui tombait en ruines et n’avait jamais été entretenue depuis que Casimir y avait emménagé. Il y reçut un accueil chaleureux. Depuis un mois, le garçon guettait son père, attendant qu’il se décide. Il reçut avec joie la proposition du vieil homme d’aller pêcher avec lui au lac Nadon. Les deux hommes s’y rendirent donc, et y jetèrent leurs lignes. Et là, ils causèrent. Hyacinthe dit à son fils qu’à son âge, il ne pouvait plus s’occuper de la ferme tout seul. Il avait apprécié son aide l’année précédente, était content de voir qu’il s’était repris en main, et lui dit qu’à trente ans, ce n’était pas raisonnable qu’il n’ait pas un bout de terre à lui. Il avait maintenant une famille à faire vivre, il devait être plus sérieux. Casimir l’écoutait, sans mot dire. Enfin, le vieil homme en vint à sa proposition, qu’il avait méditée si longuement: il voulait que Casimir emménage avec lui. Il lui laisserait la chambre des maîtres, et prendrait celle d’Edmond. La moitié de la terre, et les revenus qui y étaient associés, lui reviendraient. Hyacinthe s’engageait également à lui léguer l’autre moitié à sa mort, par testament: il serait alors seul propriétaire de la ferme. Casimir fit mine d’hésiter, lui disant qu’il devait y penser. Mais son père le secouant, lui disant que c’était la meilleure chose pour eux deux, il finit par accepter cet accord.
Deux jours plus tard, Casimir emménageait sur la terre paternelle, avec sa famille. Il avait vendu sa petite cabane au dernier fils de Poitras, qui allait se marier à l’été. Il commença alors, avec Henriette, à changer tous les meubles de place, pour que leur logis soit à leur goût. Hyacinthe, que ces bouleversements secouaient plus qu’il ne s’y était attendu, résolut de partir auprès de son fils notaire, installé à Sainte-Scholastique, pour faire son nouveau testament. Il alla donc passer deux jours chez son fils. Celui-ci, qui savait que de nouvelles dispositions testamentaires étaient à prévoir, la mort d’Edmond ayant changé la donne, fut cependant hors de lui lorsqu’il apprit les nouvelles volontés du bonhomme. Casimir, ce rapace, cet ivrogne, allait hériter de tout? Il ne le supportait pas. Il tenta d’expliquer à son père qu’il se faisait voler, que Casimir ne pouvait avoir autant changer, que cela finirait mal. La volonté du vieillard demeura inflexible. Vaincu, le notaire rédigea le nouveau testament, une rage sourde lui étreignant la gorge. Il savait que son père faisait là la plus grosse bêtise de sa vie, mais encore tout tremblant du poids de l’autorité de celui-ci, il produisit les documents.
Lorsque toutes les formalités furent remplies, Hyacinthe rentra à Saint-Hippolyte. Il fut frappé à son arrivée de tous les changements apportés chez lui. Le pire coup fut lorsqu’il entra dans l’ancienne chambre d’Edmond, celle qui deviendrait dès lors la sienne. Pendant un an, le vieil homme avait gardé la chambre telle quelle, refusant d’y changer un plis de drap. Il avait été jusqu’à envoyer Casimir au grenier, pour conserver la chambre telle quelle. Il eut la désagréable surprise de voir que sa commode avait disparue. Lorsqu’il demanda à Casimir pourquoi il avait fait cela, il lui répondit que la commode prenait de la place pour rien, que le bureau à tiroir suffisait. L’explication ne satisfit pas Hyacinthe. Il exigea que la commode lui soit rendue. Casimir rouspéta, mais le vieillard tint bon. Enfin, son fils finit par avouer qu’il avait vendu le meuble à l’un des voisins. Hyacinthe exigea alors de ravoir l’argent, pour le racheter. Le ton monta. C’était la première fois en un an qu’une altercation avait lieu entre les deux hommes. Finalement, craignant encore un peu son père, qui pouvait illico le déshériter, Casimir céda et rendit l’argent. Hyacinthe alla racheter la commode, et replaça sa chambre exactement comme avant.
Après les funérailles, Casimir commença tranquillement à se rapprocher de son père. Il se mit à amener sa famille chez lui, « pour le désennuyer », disait-il. Dans les faits, le jeune homme tâtait le terrain. Il craignait une nouvelle colère paternelle, qui lui ferait perdre ses chances pour de bon. Hyacinthe accueillit froidement ces visites. Il n’avait pas encore pardonné. Mais tranquillement, il se laissa gagner par son fils. La mort, coup sur coup, de sa femme et de son dernier-né l’avait adouci, et il remettait tout en cause. Il savait Casimir manipulateur, mais il ne comprenait pas encore ce qu’il voulait. Il avait, depuis la mort d’Edmond, reçu de l’aide de ses voisins pour s’occuper des animaux, et son fils n’avait pas protesté à ce sujet. Il ne réalisait pas le désir viscéral de Casimir de le déposséder. Il croyait tout simplement que les deux décès avaient secoués son garçon, et que réalisant la bêtise de sa brouille vieille de dix ans, il avait décidé de se réconcilier. La colère habitait toujours le père Brissette, mais il réalisait depuis peu que sa mort approchait, et il souhaitait ardemment partir en paix avec son fils. Aussi se força-t-il pour se montrer courtois avec lui, et passer par-dessus sa rancune. Il ne fut jamais aimable, mais son effort fut digne de mention. Rassuré par son attitude, Casimir poursuivit son plan. Lorsque juin arriva, il commença à s’offrir pour aider son père sur la ferme. Les voisins se mettant également au travail alors, et la jeunesse partant vers Montréal, les bras manquaient pour bien entretenir ses trente arpents par six arpents. Hyacinthe n’était pas en position de refuser aucune aide. Il accepta donc de travailler à nouveau avec son fils, sans se faire d’illusions sur son ardeur au travail. Il fut toutefois agréablement surpris. Durant tout l’été, Casimir ne manqua jamais une journée de travail, n’alla plus à la taverne, et cessa de chercher querelle à tout un chacun. Lorsque la moisson arriva, Hyacinthe fut étonné de constater que son fils avait réussi à produire sensiblement la même quantité de céréales que son défunt frère, pourtant infiniment plus travaillant. Force fut de reconnaître que Casimir avait changé, et qu’il avait compris l’importance du travail. Le père Brissette commença alors, sérieusement, à songer à lui léguer son bien.
Lorsque l’automne fut bien installé, Casimir dut se préparer à partir au chantier, comme à chaque hiver. Durant tout l’été, il avait demeuré sur la terre paternelle, dans le grenier, avec son épouse et son fils. Henriette s’était imposée comme la femme de la maison. Elle nettoyait, cuisinait, lavait le linge. Son beau-père s’était habitué à sa présence, et s’était pris à l’aimer. Elle était moins douée que Marie-Anna, bien sûr, mais il appréciait qu’il y ait une présence féminine dans sa maison. Il s’était également pris d’affection pour le petit Omer, leur fils âgé de deux ans et demi. Le soir, après une rude journée aux champs, lorsque, calé dans son fauteuil face au foyer, il fumait sa pipe, il avait pris l’habitude de prendre le garçon sur ses genoux. Omer était alors très calme. Il regardait, de ses grands yeux de découvreur, avec fascination, la lumière jouer dans la barbe de son grand-père, et la fumée bleue qui lui sortait de la bouche et des narines. Lui qui d’ordinaire était si agité, pouvait passer une heure sur les genoux du vieillard, sans un cri, à l’observer. Cela faisait naître un sourire sur le visage du père Brissette, lui dont les pensées étaient sans cesse sombres depuis avril. Cet enfant était le seul réconfort qui lui restait, alors que tout son monde s’était écroulé. Aussi, lorsque son fils vint lui annoncer son départ, décida-t-il de garder à sa charge sa bru et son petit-fils, jusqu’à son retour. Lorsqu’il lui proposa, un singulier sourire apparut sur les lèvres de Casimir. Il le tenait, il le savait. Mais pour ne pas laisser transparaître sa joie, il prétendit qu’il ne voulait pas abuser de son père, que sa famille serait tout aussi confortable dans son petit logis, sur la terre des Poitras. Hyacinthe ne voulut rien entendre: Casimir avait participé à la récolte cette année-là, en échange, il pouvait bien nourrir sa famille jusqu’au printemps. Le fils n’insista pas. Il partit à la fin octobre pour Mont-Laurier, certain de ses chances.
L’hiver passa, et à la mi-avril, Casimir était de retour à Saint-Hippolyte. Il trouva sa famille bien établie dans les habitudes de son père. Omer, sorti de sa torpeur, demandait maintenant à son grand-père de lui raconter des histoires. Hyacinthe, qui n’avait jamais été très bavard, s’était laissé aller, et se mit à lui parler de son passé. Rien de grandiloquent: que des anecdotes savoureuses, qui faisait bien rire le bambin. Henriette s’était elle aussi incrustée dans le cœur du vieil homme: elle avait appris ses goûts pour améliorer sa cuisine, et était devenu sa partenaire de cartes durant les froids soirs d’hiver. Ils avaient fini par développer une certaine complicité: leurs rapports n’étaient pas chaleureux, mais ils se comprenaient maintenant à mi-mots. Casimir profita de l’occasion pour se laisser glisser dans ce singulier ménage. Il avait fait de gros efforts pour obtenir ce qu’il voulait, et se voyait enfin récompenser. Il jouissait de la situation, mais sournoisement, comme un chat qui a repéré une souris et qui attend le bon moment pour sortir ses griffes.
Mai arriva, les dernières neiges disparurent, et le printemps reprit ses aises. Casimir avait insisté, à son retour, pour que la famille retourne à la maison sur la terre des Poitras. Hyacinthe souffrit de la situation. Il se mit à rêver à ses parties de cartes avec Henriette, aux histoires qu’il contait à Omer. Leur départ avait fait un grand vide dans la maison. Le vieil homme reprit ses airs de deuil, perdit son sourire, qui était revenu durant l’hiver. Il finit par comprendre que son bonheur était désormais là, et ne voulut plus le perdre, quitte à mettre son orgueil de côté et à enfin pardonner à son fils. Il résolut, après la messe un dimanche, à se rendre chez Casimir, et à lui offrir ce qui aurait dû revenir à Edmond. Le vieillard, après une année de deuil, avait fini par accepter la mort de ses proches.
Il se rendit donc à la maison de son fils, une ancienne grange construite à la va-vite, qui tombait en ruines et n’avait jamais été entretenue depuis que Casimir y avait emménagé. Il y reçut un accueil chaleureux. Depuis un mois, le garçon guettait son père, attendant qu’il se décide. Il reçut avec joie la proposition du vieil homme d’aller pêcher avec lui au lac Nadon. Les deux hommes s’y rendirent donc, et y jetèrent leurs lignes. Et là, ils causèrent. Hyacinthe dit à son fils qu’à son âge, il ne pouvait plus s’occuper de la ferme tout seul. Il avait apprécié son aide l’année précédente, était content de voir qu’il s’était repris en main, et lui dit qu’à trente ans, ce n’était pas raisonnable qu’il n’ait pas un bout de terre à lui. Il avait maintenant une famille à faire vivre, il devait être plus sérieux. Casimir l’écoutait, sans mot dire. Enfin, le vieil homme en vint à sa proposition, qu’il avait méditée si longuement: il voulait que Casimir emménage avec lui. Il lui laisserait la chambre des maîtres, et prendrait celle d’Edmond. La moitié de la terre, et les revenus qui y étaient associés, lui reviendraient. Hyacinthe s’engageait également à lui léguer l’autre moitié à sa mort, par testament: il serait alors seul propriétaire de la ferme. Casimir fit mine d’hésiter, lui disant qu’il devait y penser. Mais son père le secouant, lui disant que c’était la meilleure chose pour eux deux, il finit par accepter cet accord.
Deux jours plus tard, Casimir emménageait sur la terre paternelle, avec sa famille. Il avait vendu sa petite cabane au dernier fils de Poitras, qui allait se marier à l’été. Il commença alors, avec Henriette, à changer tous les meubles de place, pour que leur logis soit à leur goût. Hyacinthe, que ces bouleversements secouaient plus qu’il ne s’y était attendu, résolut de partir auprès de son fils notaire, installé à Sainte-Scholastique, pour faire son nouveau testament. Il alla donc passer deux jours chez son fils. Celui-ci, qui savait que de nouvelles dispositions testamentaires étaient à prévoir, la mort d’Edmond ayant changé la donne, fut cependant hors de lui lorsqu’il apprit les nouvelles volontés du bonhomme. Casimir, ce rapace, cet ivrogne, allait hériter de tout? Il ne le supportait pas. Il tenta d’expliquer à son père qu’il se faisait voler, que Casimir ne pouvait avoir autant changer, que cela finirait mal. La volonté du vieillard demeura inflexible. Vaincu, le notaire rédigea le nouveau testament, une rage sourde lui étreignant la gorge. Il savait que son père faisait là la plus grosse bêtise de sa vie, mais encore tout tremblant du poids de l’autorité de celui-ci, il produisit les documents.
Lorsque toutes les formalités furent remplies, Hyacinthe rentra à Saint-Hippolyte. Il fut frappé à son arrivée de tous les changements apportés chez lui. Le pire coup fut lorsqu’il entra dans l’ancienne chambre d’Edmond, celle qui deviendrait dès lors la sienne. Pendant un an, le vieil homme avait gardé la chambre telle quelle, refusant d’y changer un plis de drap. Il avait été jusqu’à envoyer Casimir au grenier, pour conserver la chambre telle quelle. Il eut la désagréable surprise de voir que sa commode avait disparue. Lorsqu’il demanda à Casimir pourquoi il avait fait cela, il lui répondit que la commode prenait de la place pour rien, que le bureau à tiroir suffisait. L’explication ne satisfit pas Hyacinthe. Il exigea que la commode lui soit rendue. Casimir rouspéta, mais le vieillard tint bon. Enfin, son fils finit par avouer qu’il avait vendu le meuble à l’un des voisins. Hyacinthe exigea alors de ravoir l’argent, pour le racheter. Le ton monta. C’était la première fois en un an qu’une altercation avait lieu entre les deux hommes. Finalement, craignant encore un peu son père, qui pouvait illico le déshériter, Casimir céda et rendit l’argent. Hyacinthe alla racheter la commode, et replaça sa chambre exactement comme avant.
La punition divine, partie 2
Sept ans passèrent, et les Brissette coulaient des jours paisibles. Hyacinthe avait acquis une honnête aisance, et, maintenant avançant en âge, il laissait de plus en plus de corde à Edmond, qui était devenu le vrai gestionnaire de la terre. Il embauchait les ouvriers agricoles les aidant lors des récoltes, tenait la comptabilité avec ses parents, allait parfois récolter les loyers. Les familles locataires avaient relativement bien prospérées: trois d’entre elles avaient finalement achetées le lopin qu’elles cultivaient. Les deux autres avaient eus moins de chance. Le père Guénette était mort lors d’un accident de chantier, quinze ans plus tôt, et son plus vieux garçon, âgé de seulement vingt ans lors des événements, avait repris la terre. Hélas, celui-ci était souvent malade, tant et si bien que la famille ne put s’extirper de la pauvreté. Hyacinthe se montra compréhensif envers eux, et leur fit crédit bien souvent. L’autre famille toujours locataire était celle du père Gagné. Celui-ci, une brute alcoolique, n’avait jamais un sou en poche, et cela fit bien des conflits avec le propriétaire. Toutefois, celui-ci ne pouvait se résoudre, dans sa bonté naturelle, à chasser le mauvais payeur, pensant aux sept enfants et à la femme qui se retrouveraient sans toit sur la tête. Il ne pouvait se résoudre à châtier neuf personnes alors qu’une seule était la cause de leurs malheurs. Une crise cardiaque ayant enfin emporté le père Gagné, son fils Émilien, qui reprit la terre, se montra acharné à sortir sa famille du gouffre où le père l’avait plongé, et avait commencé, non seulement à payer le loyer complet à chaque mois, mais même à rembourser les dettes contractées. C’est ainsi que, depuis sept ans, Hyacinthe avait-il retrouver une vraie tranquillité, et qu’il avait pu commencer à prendre un peu de bon temps. Tous ses enfants étant casés, il avait pu se consacrer davantage au bien commun, et il était devenu à la fois marguillier de la paroisse et conseiller municipal. Tout le monde aimait beaucoup ce vieillard sympathique, à qui on avait naturellement confié les cordons de la bourse, comptant sur son don pour transformer des cennes en piastres.
Mais hélas, l’âge finit par rattraper les Brissette. Un matin d’avril, alors que Hyacinthe était aux champs, étendant les dernières neiges pour les faire fondre plus vite, et qu’Edmond était à l’étable, en train de traire leurs dix vaches, Marie-Anna s’effondra sur le plancher de la cuisine, alors qu’elle préparait la soupe. C’est son époux qui la trouva, rentrant éreinté peu avant le dîner. Sous le choc, il ne réagit tout d’abord pas. Puis, paniqué, il rejoint son fils, qui rentrait de l’étable, et lui apprit la nouvelle. Edmond tourna aussitôt les talons, allant chercher leur cheval de trait, à l’étable, pour aller chercher le médecin, son frère Wilbrod, qui tenait son cabinet au village. Toutefois, le canasson était une jeune bête fougueuse, acheté l’automne dernier après que le vieux cheval de la famille se soit cassé une patte. Il n’était pas encore dompté, et ses piaffements trahissaient son caractère difficile. Edmond était le seul qui pouvait l’approcher, son calme légendaire apaisant la bête. Or, préoccupé par l’état de santé de sa mère, cette fois, le jeune fermier agit avec précipitation, et entra dans la stalle sans prendre les précautions habituelles. Le cheval, intimidé par cet humain pressé dans son espace, s’agita, et, énervé qu’il était, rua de ses pattes de devant. Edmond n’eut pas le temps de réagir: les sabots le frappèrent violemment à la poitrine, et il fut projeté contre le mur d’en face, qu’il heurta dans un fracas épouvantable. Le père Brissette, surpris de ce vacarme inattendu, se précipita aussitôt à l’étable, et découvrit avec horreur ce qui s’était passé. Réussissant à enfermer le cheval à nouveau, qui avait quitté sa stalle et menaçait de piétiner son malheureux maître, il alla ensuite secourir Edmond, toujours conscient, mais plutôt mal en point. Le traînant à la maison, il le déposa dans son lit, auprès de sa pauvre mère, puis partit aussitôt chez le voisin le plus près, qui sans perdre une minute attela sa carriole et fonça au village chercher Wilbrod.
Hyacinthe attendit fébrilement auprès de son épouse et son cadet, ne sachant que faire. Il était dépassé par les événements. Deux heures s’écoulèrent, et Wilbrod finit par arriver, sa trousse à la main. Il se précipita aussitôt au chevet des malades, et, chassant son père de la chambre, il examina ceux-ci. Hyacinthe, aux prises avec une nervosité indescriptible, arpentait la salle à manger. Quelques minutes s’écoulèrent, puis enfin le médecin reparut, un air grave sur le visage. Son père se jeta aussitôt sur lui, demandant des nouvelles. Wilbrod posa sur lui un regard empli de larmes.
« Père…c’est fini. Tous les deux. Môman est déjà partie. Edmond, lui…j’y donne jusqu’à demain, pas plus. »
Sur ces mots, les sanglots que retenait depuis tout ce temps le père Brissette sortirent de sa gorge dans un râlement impossible à décrire. Ses yeux, qui avaient toujours été secs avant, se remplirent de larmes, et une plainte d’animal blessé envahit la pièce. Wilbrod resta sous le choc. Son père, qu’il avait toujours connu fort comme un roc, toujours debout, peu importe la tourmente, n’avait jamais paru aussi anéanti que ce jour-là. Son monde venait de s’écrouler, en quelques minutes. Écrasé sous le poids de la fatalité, le vieil homme s’effondra, pleurant à s’en déchirer les poumons. Wilbrod, lui-même fort secoué, ne put résister plus longtemps, et se joignit à son géniteur, dans un concert de larmes.
Les deux hommes passèrent le reste de la journée ensemble, veillant sur Edmond. Ce dernier, souffrant le martyre, tentait malgré tout de faire bonne figure, et resta lucide jusqu’à la fin. Il passa à travers la nuit, à la grande surprise de son frère. Toutefois, sa force s’affaiblissait, et tôt le matin, il rendit son dernier soupir. Il n’avait que vingt et un ans.
On n’avait jamais vu d’aussi grandes funérailles à Saint-Hippolyte avant l’enterrement conjoint de Marie-Anna et Edmond Brissette. Wilbrod et sa jeune épouse, Délia, s’occupèrent de tout, Hyacinthe étant trop bouleversé pour faire quoi que ce soit. Le curé local accepta de laisser la chaire à Ernest, le fils de la défunte qui était devenu prêtre. Il rendit un vibrant témoignage à sa mère, salua les vertus de son frère, et sut trouver les mots pour réconforter la famille éplorée. Lorsqu’on amena les deux corps à leur dernier repos, le seul qui n’avait pu être consolé était Hyacinthe. Le vieil homme ne pleurait plus, mais gardait un air sévère, et ne disait mot, aux prises avec sa peine. On ne peut évidemment pas enterrer la femme qu’on a aimée, avec qui on a vécu quarante-cinq ans, et avoir le sourire aux lèvres. Mais le père Brissette était atterré. On aurait dit que sa raison de vivre s’était envolée avec sa femme. Lui qui d’ordinaire prenait tant d’espace et survolait la foule de son regard, n’était plus que l’ombre de lui-même, un fantôme, qui aurait disparu de la surface de la Terre s’il en avait eu le pouvoir. On le plaignait, le pauvre. Perdre un être cher était déjà la chose la plus horrible qui puisse arriver, alors deux… C’était un trop gros coup en même temps. Quelque chose s’était cassé, le vieillard ne pourrait plus jamais être le même. On le vit par la suite s’isoler. Il démissionna de son poste de marguillier, et annonça qu’il ne se représenterait pas comme conseiller municipal aux prochaines élections. On le vit errer sans but des journées durant, regardant sans le voir le soleil printanier qui réchauffait la région après un long hiver, remarquant à peine la vie qui renaissait tout autour, la dédaignant, alors que la mort occupait toutes ses pensées.
C’est le moment que Casimir choisit pour frapper. Il s’était tout d’abord vu refuser l’accès aux veillées des morts, ses frères ne lui pardonnant pas le mal qu’il avait fait à ses parents. Le jeune homme, qui s’était soûlé avant de venir, s’emporta, jura par tous les saints du ciel qu’il verrait sa mère. Puis, il s’effondra au sol, pleurant comme un veau. Touchée, Délia avait alors parlé en sa faveur, et s’était rallié les épouses des autres frères, qui eux-mêmes avaient fini par céder. Casimir pu donc, la dernière veillée, une fois sobre, accéder aux corps. Hyacinthe, qui ne quittait pas le salon où reposaient les deux défunts, l’avait vu. On avait remarqué une expression fugace de colère sur son visage, la veine dans son cou avait gonflé. Puis, tout à coup, il avait baissé la tête. Cette attitude avait surpris son entourage, sachant que le vieil homme avait la mémoire longue, et qu’il ne pardonnait pas facilement. Casimir, rassuré, avait dès lors réintégré la famille. Il s’était tenu tranquille cette soirée-là, de même que le lendemain, aux funérailles. Mais ce n’était pas la piété filiale qui l’avait poussé à revenir dans le portrait: l’intérêt, comme toujours, le guidait.
Après avoir quitté le logis familial, Casimir était allé travailler sur la ferme des Poitras, plus loin dans le rang. Il y avait poursuivi sa vie de débauche. Or, il avait connu l’une des filles Poitras, Henriette, qui s’était retrouvé enceinte. Casimir, tout d’abord, ne voulut pas reconnaître ses responsabilités. Cela avait enragé le père Poitras, qui avait décidé de le chasser de chez lui s’il ne mariait pas sa fille. Le curé lui rappelant également ses devoirs, Casimir avait fini par céder et avait épousé la jeune fille. Un petit garçon leur était né sept mois plus tard. Depuis, le jeune homme avait pris ses distances avec sa femme. Voyant ce qu’il en coûtait pour nourrir le petit, il s’était mis à pester contre le sort. Il ne supportait plus d’être employé, il souhaitait être propriétaire, afin de retrouver son niveau de vie précédent, lorsqu’il était célibataire, et de continuer à mener la belle vie. Il cherchait désespérément un moyen de parvenir à ses fins lorsque le sort se chargea de lui fournir l’occasion qu’il attendait tant: la mort de son frère.
Mais hélas, l’âge finit par rattraper les Brissette. Un matin d’avril, alors que Hyacinthe était aux champs, étendant les dernières neiges pour les faire fondre plus vite, et qu’Edmond était à l’étable, en train de traire leurs dix vaches, Marie-Anna s’effondra sur le plancher de la cuisine, alors qu’elle préparait la soupe. C’est son époux qui la trouva, rentrant éreinté peu avant le dîner. Sous le choc, il ne réagit tout d’abord pas. Puis, paniqué, il rejoint son fils, qui rentrait de l’étable, et lui apprit la nouvelle. Edmond tourna aussitôt les talons, allant chercher leur cheval de trait, à l’étable, pour aller chercher le médecin, son frère Wilbrod, qui tenait son cabinet au village. Toutefois, le canasson était une jeune bête fougueuse, acheté l’automne dernier après que le vieux cheval de la famille se soit cassé une patte. Il n’était pas encore dompté, et ses piaffements trahissaient son caractère difficile. Edmond était le seul qui pouvait l’approcher, son calme légendaire apaisant la bête. Or, préoccupé par l’état de santé de sa mère, cette fois, le jeune fermier agit avec précipitation, et entra dans la stalle sans prendre les précautions habituelles. Le cheval, intimidé par cet humain pressé dans son espace, s’agita, et, énervé qu’il était, rua de ses pattes de devant. Edmond n’eut pas le temps de réagir: les sabots le frappèrent violemment à la poitrine, et il fut projeté contre le mur d’en face, qu’il heurta dans un fracas épouvantable. Le père Brissette, surpris de ce vacarme inattendu, se précipita aussitôt à l’étable, et découvrit avec horreur ce qui s’était passé. Réussissant à enfermer le cheval à nouveau, qui avait quitté sa stalle et menaçait de piétiner son malheureux maître, il alla ensuite secourir Edmond, toujours conscient, mais plutôt mal en point. Le traînant à la maison, il le déposa dans son lit, auprès de sa pauvre mère, puis partit aussitôt chez le voisin le plus près, qui sans perdre une minute attela sa carriole et fonça au village chercher Wilbrod.
Hyacinthe attendit fébrilement auprès de son épouse et son cadet, ne sachant que faire. Il était dépassé par les événements. Deux heures s’écoulèrent, et Wilbrod finit par arriver, sa trousse à la main. Il se précipita aussitôt au chevet des malades, et, chassant son père de la chambre, il examina ceux-ci. Hyacinthe, aux prises avec une nervosité indescriptible, arpentait la salle à manger. Quelques minutes s’écoulèrent, puis enfin le médecin reparut, un air grave sur le visage. Son père se jeta aussitôt sur lui, demandant des nouvelles. Wilbrod posa sur lui un regard empli de larmes.
« Père…c’est fini. Tous les deux. Môman est déjà partie. Edmond, lui…j’y donne jusqu’à demain, pas plus. »
Sur ces mots, les sanglots que retenait depuis tout ce temps le père Brissette sortirent de sa gorge dans un râlement impossible à décrire. Ses yeux, qui avaient toujours été secs avant, se remplirent de larmes, et une plainte d’animal blessé envahit la pièce. Wilbrod resta sous le choc. Son père, qu’il avait toujours connu fort comme un roc, toujours debout, peu importe la tourmente, n’avait jamais paru aussi anéanti que ce jour-là. Son monde venait de s’écrouler, en quelques minutes. Écrasé sous le poids de la fatalité, le vieil homme s’effondra, pleurant à s’en déchirer les poumons. Wilbrod, lui-même fort secoué, ne put résister plus longtemps, et se joignit à son géniteur, dans un concert de larmes.
Les deux hommes passèrent le reste de la journée ensemble, veillant sur Edmond. Ce dernier, souffrant le martyre, tentait malgré tout de faire bonne figure, et resta lucide jusqu’à la fin. Il passa à travers la nuit, à la grande surprise de son frère. Toutefois, sa force s’affaiblissait, et tôt le matin, il rendit son dernier soupir. Il n’avait que vingt et un ans.
On n’avait jamais vu d’aussi grandes funérailles à Saint-Hippolyte avant l’enterrement conjoint de Marie-Anna et Edmond Brissette. Wilbrod et sa jeune épouse, Délia, s’occupèrent de tout, Hyacinthe étant trop bouleversé pour faire quoi que ce soit. Le curé local accepta de laisser la chaire à Ernest, le fils de la défunte qui était devenu prêtre. Il rendit un vibrant témoignage à sa mère, salua les vertus de son frère, et sut trouver les mots pour réconforter la famille éplorée. Lorsqu’on amena les deux corps à leur dernier repos, le seul qui n’avait pu être consolé était Hyacinthe. Le vieil homme ne pleurait plus, mais gardait un air sévère, et ne disait mot, aux prises avec sa peine. On ne peut évidemment pas enterrer la femme qu’on a aimée, avec qui on a vécu quarante-cinq ans, et avoir le sourire aux lèvres. Mais le père Brissette était atterré. On aurait dit que sa raison de vivre s’était envolée avec sa femme. Lui qui d’ordinaire prenait tant d’espace et survolait la foule de son regard, n’était plus que l’ombre de lui-même, un fantôme, qui aurait disparu de la surface de la Terre s’il en avait eu le pouvoir. On le plaignait, le pauvre. Perdre un être cher était déjà la chose la plus horrible qui puisse arriver, alors deux… C’était un trop gros coup en même temps. Quelque chose s’était cassé, le vieillard ne pourrait plus jamais être le même. On le vit par la suite s’isoler. Il démissionna de son poste de marguillier, et annonça qu’il ne se représenterait pas comme conseiller municipal aux prochaines élections. On le vit errer sans but des journées durant, regardant sans le voir le soleil printanier qui réchauffait la région après un long hiver, remarquant à peine la vie qui renaissait tout autour, la dédaignant, alors que la mort occupait toutes ses pensées.
C’est le moment que Casimir choisit pour frapper. Il s’était tout d’abord vu refuser l’accès aux veillées des morts, ses frères ne lui pardonnant pas le mal qu’il avait fait à ses parents. Le jeune homme, qui s’était soûlé avant de venir, s’emporta, jura par tous les saints du ciel qu’il verrait sa mère. Puis, il s’effondra au sol, pleurant comme un veau. Touchée, Délia avait alors parlé en sa faveur, et s’était rallié les épouses des autres frères, qui eux-mêmes avaient fini par céder. Casimir pu donc, la dernière veillée, une fois sobre, accéder aux corps. Hyacinthe, qui ne quittait pas le salon où reposaient les deux défunts, l’avait vu. On avait remarqué une expression fugace de colère sur son visage, la veine dans son cou avait gonflé. Puis, tout à coup, il avait baissé la tête. Cette attitude avait surpris son entourage, sachant que le vieil homme avait la mémoire longue, et qu’il ne pardonnait pas facilement. Casimir, rassuré, avait dès lors réintégré la famille. Il s’était tenu tranquille cette soirée-là, de même que le lendemain, aux funérailles. Mais ce n’était pas la piété filiale qui l’avait poussé à revenir dans le portrait: l’intérêt, comme toujours, le guidait.
Après avoir quitté le logis familial, Casimir était allé travailler sur la ferme des Poitras, plus loin dans le rang. Il y avait poursuivi sa vie de débauche. Or, il avait connu l’une des filles Poitras, Henriette, qui s’était retrouvé enceinte. Casimir, tout d’abord, ne voulut pas reconnaître ses responsabilités. Cela avait enragé le père Poitras, qui avait décidé de le chasser de chez lui s’il ne mariait pas sa fille. Le curé lui rappelant également ses devoirs, Casimir avait fini par céder et avait épousé la jeune fille. Un petit garçon leur était né sept mois plus tard. Depuis, le jeune homme avait pris ses distances avec sa femme. Voyant ce qu’il en coûtait pour nourrir le petit, il s’était mis à pester contre le sort. Il ne supportait plus d’être employé, il souhaitait être propriétaire, afin de retrouver son niveau de vie précédent, lorsqu’il était célibataire, et de continuer à mener la belle vie. Il cherchait désespérément un moyen de parvenir à ses fins lorsque le sort se chargea de lui fournir l’occasion qu’il attendait tant: la mort de son frère.
La punition divine, partie 1
Voici une légende provenant de mon coin de pays. C'est mon grand-père qui le premier me l'a raconté. Elle porte sur cette petite maison brûlée, qui bien que noircie et rongée par les flammes et les intempéries, tient encore debout, étonnamment. Amusez-vous!
* * *
Au début du XXè siècle, Hyacinthe Brissette était l’un des habitants les plus prospères de Saint-Hippolyte. Fort comme un chêne malgré son grand âge, il s’était bâti fort honnêtement une petite fortune, en travaillant sans relâche et sans cesse la terre qu’il avait acquis du gouvernement, en octobre 1867.
L’histoire de ce vieux bûcheur n’était pas inintéressante. Né à Saint-Jérôme, il était l’avant-dernier d’une famille de seize enfants, ce qui ne lui permettait d’espérer aucun héritage paternel. Plutôt que de pester contre le sort, Hyacinthe avait plutôt décidé de se retrousser les manches et de se bâtir un patrimoine qui lui était propre.
C’était alors une époque noire pour les Canadiens français. Les bonnes terres étant déjà toutes occupées, les cadets de famille devaient aller tenter leur chance ailleurs, en ville ou là-bas, dans le nord, où le sol, très rocailleux, était souvent impropre à l’agriculture. Le désir d’être propriétaire étant le plus fort, Hyacinthe avait choisi la seconde option, et après avoir économisé chaque sou gagné à la sueur de son front comme journalier, il était parvenu à acquérir, à l’âge de vingt-huit ans, une vaste terre de cent arpents par six arpents, dans ce qui sous peu deviendrait la paroisse de Saint-Hippolyte. Il passa l’hiver à bien s’installer, puis, avec le printemps, il rentra à Saint-Jérôme, où la jolie Marie-Anna Lépine, sur qui il avait jeté son dévolu depuis quelques années, l’attendait. Il la demanda en mariage, et le père Lépine, qui avait huit autres bouches à nourrir, ne se fit pas prier. Ainsi, le jeune couple se maria en août 1868 et emménagea dans leur nouvelle demeure, que vous connaissez déjà. C’était alors une belle maison en bois, assez vaste pour accueillir une famille nombreuse, à laquelle le toit pointu et les volets peints donnaient un certain cachet.
Les années passèrent, et rapidement, le ménage prospéra. En effet, le jeune Brissette avait été fort chanceux en acquérant sa terre, l’une des plus fertiles des environs. Alors que la majorité de ses concitoyens avait toutes les peines du monde à vivre décemment de l’agriculture, lui récoltait année après année, beau temps mauvais temps, du maïs et de l’avoine en abondance, et n’avait aucun problème d’irrigation grâce à ses six arpents donnant sur le lac Nadon. Il fit rapidement l’envie de tous les Hippolytois, pour son emplacement de rêve, oui, mais surtout pour son sens des affaires, développé de façon peu commune.
Dans les années 1870 et 1880, la vague de colonisation ne se tarissait pas, et de nouvelles familles venaient sans cesse s’installer dans la paroisse. Elles venaient de Saint-Jérôme, du nord de l’île de Montréal, parfois même d’aussi loin que la côte de Beaupré, près de Québec. Rapidement, les bonnes terres vinrent à manquer, et tout le territoire de Saint-Hippolyte trouva preneur. Néanmoins, de nouveaux colons affluaient toujours, et en vinrent à acheter des parcelles de terres déjà concédées à leur propriétaire.
Face à une telle demande, Hyacinthe flaira la bonne affaire. Alors que tous ses voisins refusaient de céder un seul pouce de leur terre, lui, qui avait peut-être le meilleur emplacement imaginable, qui aurait dû tenir à son lot comme à la prunelle de ses yeux, décida plutôt de découper celui-ci et d’en offrir des parcelles aux nouveaux arrivants. Mais il connaissait bien sûr la valeur de son bien, et il refusa de laisser aller celui-ci sans profit. Il trouva donc une solution originale: plutôt que de vendre, il loua tous ses lopins, avec possibilité ouverte d’achat en tout temps. Les pères Legault, Gagné, Allard, Langlois et Guénette s’empressèrent d’accepter, espérant économisé suffisamment pour, d’ici quelques années, acheter leurs terres. Ainsi, contre un loyer de cinq piastres par mois, Hyacinthe céda-t-il tout son avoir, sauf un lopin de trente arpents par six arpents, donnant sur le lac, qu’il conservait jalousement. C’était là où se dressaient sa maison, sa grange, son poulailler, sa porcherie et son étable, et c’était la parcelle la plus fertile de toutes. Pour rien au monde, celle-là, Hyacinthe l’aurait laissé aller, car elle lui apportait son pain et son beurre.
Bien qu’il ait été retors en affaires, il faut admettre malgré tout que le père Brissette était fort honnête. Il savait mesurer la valeur des choses, et se faisait bien payer, voilà tout. De même, il savait se montrer compréhensif, et ne dépouillait jamais personne. Si un de ses locataires était dans l’embarras, il lui faisait crédit, mais en prenait bien note et profitait de la première occasion pour récupérer son dû. Il ne volait personne. Son seul crime était de peut-être trop aimé son bien et sa famille. Il donnait peu aux pauvres et à l’église, mais n’était pas avare. Il était économe. Ramassant inlassablement son argent, il le déposait dans un bas de laine caché Dieu sait où, afin d’assurer un avenir radieux pour ses enfants.
Hyacinthe et Marie-Anna eurent dix enfants, dont neuf garçons. Leur père les aimait comme la prunelle de ses yeux, il en était fier. Ils souhaitaient ce qu’il y avait de mieux pour eux. Aussi, chacun put obtenir son support dans ses projets. Trois d’entre eux firent le collège, et en ressortirent respectivement notaire, avocat et médecin. Un autre put accomplir sa vocation et devint prêtre. Deux purent ouvrir leur propre commerce avec le soutien paternel, et un autre, se sentant appelé dans ce grand projet du curé Labelle, put acquérir une vaste terre, dans la nouvelle paroisse de L’Annonciation.
Les deux derniers fils étaient des cas plus particuliers. Le plus âgé, Casimir, avait donné bien du fil à retordre à ses parents. C’était un garçon vif, mais empli de malice, qui avait toujours un mauvais coup en tête. Très égoïste, il ne se souciait guère des autres, qu’il exploitait toujours à son propre profit. Il était également très colérique, et prompt aux coups. Ayant hérité des attributs physiques de son père, personne ne voulait se frotter à lui, bien qu’il cherchait sans cesse la bagarre. Il avait été renvoyé de l’école à l’âge de treize ans pour avoir frappé la pauvre religieuse qui lui enseignait. Il était celui que le père avait corrigé le plus, mais ça ne lui avait pas mis plus de plomb dans la tête. Découragé, Hyacinthe avait dû se résoudre à le garder auprès de lui, à travailler sur la terre. Mais Casimir, qui écoutait davantage ses sens que sa raison, ne fut jamais un agriculteur aussi acharné que son père, préférant passer tout son temps à fréquenter les petites filles et à taquiner la bouteille. Hyacinthe ne le supportait pas. Issu lui-même d’une famille d’ivrognes, il refusait de voir son fils emprunter cette voie, et les conflits entre eux devinrent monnaie courante. Un soir, alors que Casimir, âgé de dix-huit ans, rentrait de la taverne du village en pleine nuit, Hyacinthe le confronta plus violemment que de coutume. Casimir, qui ignorait la soumission, tint tête au paternel, et la discussion s’envenima. Les choses dégénérèrent, tant et si bien que les deux hommes finirent par rouler sur le sol, luttant de toutes leurs forces. Malgré ses soixante et un ans, le père Brissette était toujours fort comme un bœuf, et il se battit à armes égales avec son fils. Il fallut l’intervention de Marie-Anna pour que les deux hommes finissent par se séparer, l’un avec un œil au beurre noir et une lèvre fendue, l’autre avec la joue tuméfiée et l’arcade sourcilière fendue. Il devint clair cette nuit-là qu’ils ne pouvaient plus vivre ensemble. Ramassant ses avoirs, Casimir quitta la maison familiale pour ne plus y revenir, allant s’installer chez Flavien Poitras, qui le prit comme homme engagé.
Le dernier de la famille, Edmond, était l’exact opposé de Casimir. C’était le genre d’homme à marier, fait d’une bonne pâte, toujours paisible et serein. Il ne levait jamais le ton, s’adaptait à toute situation, et détestait la chicane. Il avait huit ans de différence avec Casimir, et peut-être le fait d’avoir été exposé durant son jeune âge aux conflits entre ce dernier et son père avait-il moulé son caractère. Toujours est-il qu’Edmond était un garçon sur lequel on pouvait toujours compté, qui avait hérité de l’honnêteté et de l’ardeur au travail de son père, et de la douceur et la sensibilité de sa mère. Il était relativement doué à l’école, et peut-être aurait-il pu suivre la trace de ses frères qui avaient appris des professions libérales, mais l’amour de la terre et du travail au grand air avait pris toute la place dans son cœur. Ainsi, un jour d’été, alors qu’il rentrait de l’école après la fin des classes, alla-t-il rejoindre son père, qui depuis un moment déjà pensait à l’envoyer au collège classique de Sainte-Thérèse par où avait passé quatre autres de ses fils, et lui dit, le plus naturellement du monde:
« Père, je sais ce que vous planifiez, mais je veux vous dire que vous devez pus vous en soucier. Je retournerai pas en classe l’automne prochain.
- Mais mon gars, de lui dire Hyacinthe, tu sais ben que tu as tout le potentiel qu’il faut pour devenir quelqu’un d’important, comme tes frères. Ça t’intéresserait pas de poursuivre tes études?
- J’ai appris tout ce qui me semble nécessaire. Père, c’est la terre qui m’intéresse. Le chant des oiseaux pis des grillons, l’odeur du foin fraîchement coupé, de la terre qu’on retourne après avoir planter des choux, je me vois pas renoncer à ça pour travailler dans un cabinet ou faire des sermons dans une église. Il y a pas plus belle vie que de dépendre de personne pour vivre, d’avoir nos légumes, nos cochons, nos œufs. Je m’opposerai jamais à vos désirs, père, pis si vous m’envoyez au collège, je deviendrai ce que vous voudrez que je devienne. Mais si vous voulez vraiment me rendre heureux, c’est en me prenant avec vous sur la terre. »
Et Hyacinthe, ému, reconnaissant dans les paroles de son plus jeune fils le reflet même de son ambition, alors qu’il avait son âge, l’embrassa sur le front, lui qui d’habitude se montrait fort réservé avec ses enfants, et accepta de le prendre avec lui et de lui léguer la terre à son décès.
* * *
Au début du XXè siècle, Hyacinthe Brissette était l’un des habitants les plus prospères de Saint-Hippolyte. Fort comme un chêne malgré son grand âge, il s’était bâti fort honnêtement une petite fortune, en travaillant sans relâche et sans cesse la terre qu’il avait acquis du gouvernement, en octobre 1867.
L’histoire de ce vieux bûcheur n’était pas inintéressante. Né à Saint-Jérôme, il était l’avant-dernier d’une famille de seize enfants, ce qui ne lui permettait d’espérer aucun héritage paternel. Plutôt que de pester contre le sort, Hyacinthe avait plutôt décidé de se retrousser les manches et de se bâtir un patrimoine qui lui était propre.
C’était alors une époque noire pour les Canadiens français. Les bonnes terres étant déjà toutes occupées, les cadets de famille devaient aller tenter leur chance ailleurs, en ville ou là-bas, dans le nord, où le sol, très rocailleux, était souvent impropre à l’agriculture. Le désir d’être propriétaire étant le plus fort, Hyacinthe avait choisi la seconde option, et après avoir économisé chaque sou gagné à la sueur de son front comme journalier, il était parvenu à acquérir, à l’âge de vingt-huit ans, une vaste terre de cent arpents par six arpents, dans ce qui sous peu deviendrait la paroisse de Saint-Hippolyte. Il passa l’hiver à bien s’installer, puis, avec le printemps, il rentra à Saint-Jérôme, où la jolie Marie-Anna Lépine, sur qui il avait jeté son dévolu depuis quelques années, l’attendait. Il la demanda en mariage, et le père Lépine, qui avait huit autres bouches à nourrir, ne se fit pas prier. Ainsi, le jeune couple se maria en août 1868 et emménagea dans leur nouvelle demeure, que vous connaissez déjà. C’était alors une belle maison en bois, assez vaste pour accueillir une famille nombreuse, à laquelle le toit pointu et les volets peints donnaient un certain cachet.
Les années passèrent, et rapidement, le ménage prospéra. En effet, le jeune Brissette avait été fort chanceux en acquérant sa terre, l’une des plus fertiles des environs. Alors que la majorité de ses concitoyens avait toutes les peines du monde à vivre décemment de l’agriculture, lui récoltait année après année, beau temps mauvais temps, du maïs et de l’avoine en abondance, et n’avait aucun problème d’irrigation grâce à ses six arpents donnant sur le lac Nadon. Il fit rapidement l’envie de tous les Hippolytois, pour son emplacement de rêve, oui, mais surtout pour son sens des affaires, développé de façon peu commune.
Dans les années 1870 et 1880, la vague de colonisation ne se tarissait pas, et de nouvelles familles venaient sans cesse s’installer dans la paroisse. Elles venaient de Saint-Jérôme, du nord de l’île de Montréal, parfois même d’aussi loin que la côte de Beaupré, près de Québec. Rapidement, les bonnes terres vinrent à manquer, et tout le territoire de Saint-Hippolyte trouva preneur. Néanmoins, de nouveaux colons affluaient toujours, et en vinrent à acheter des parcelles de terres déjà concédées à leur propriétaire.
Face à une telle demande, Hyacinthe flaira la bonne affaire. Alors que tous ses voisins refusaient de céder un seul pouce de leur terre, lui, qui avait peut-être le meilleur emplacement imaginable, qui aurait dû tenir à son lot comme à la prunelle de ses yeux, décida plutôt de découper celui-ci et d’en offrir des parcelles aux nouveaux arrivants. Mais il connaissait bien sûr la valeur de son bien, et il refusa de laisser aller celui-ci sans profit. Il trouva donc une solution originale: plutôt que de vendre, il loua tous ses lopins, avec possibilité ouverte d’achat en tout temps. Les pères Legault, Gagné, Allard, Langlois et Guénette s’empressèrent d’accepter, espérant économisé suffisamment pour, d’ici quelques années, acheter leurs terres. Ainsi, contre un loyer de cinq piastres par mois, Hyacinthe céda-t-il tout son avoir, sauf un lopin de trente arpents par six arpents, donnant sur le lac, qu’il conservait jalousement. C’était là où se dressaient sa maison, sa grange, son poulailler, sa porcherie et son étable, et c’était la parcelle la plus fertile de toutes. Pour rien au monde, celle-là, Hyacinthe l’aurait laissé aller, car elle lui apportait son pain et son beurre.
Bien qu’il ait été retors en affaires, il faut admettre malgré tout que le père Brissette était fort honnête. Il savait mesurer la valeur des choses, et se faisait bien payer, voilà tout. De même, il savait se montrer compréhensif, et ne dépouillait jamais personne. Si un de ses locataires était dans l’embarras, il lui faisait crédit, mais en prenait bien note et profitait de la première occasion pour récupérer son dû. Il ne volait personne. Son seul crime était de peut-être trop aimé son bien et sa famille. Il donnait peu aux pauvres et à l’église, mais n’était pas avare. Il était économe. Ramassant inlassablement son argent, il le déposait dans un bas de laine caché Dieu sait où, afin d’assurer un avenir radieux pour ses enfants.
Hyacinthe et Marie-Anna eurent dix enfants, dont neuf garçons. Leur père les aimait comme la prunelle de ses yeux, il en était fier. Ils souhaitaient ce qu’il y avait de mieux pour eux. Aussi, chacun put obtenir son support dans ses projets. Trois d’entre eux firent le collège, et en ressortirent respectivement notaire, avocat et médecin. Un autre put accomplir sa vocation et devint prêtre. Deux purent ouvrir leur propre commerce avec le soutien paternel, et un autre, se sentant appelé dans ce grand projet du curé Labelle, put acquérir une vaste terre, dans la nouvelle paroisse de L’Annonciation.
Les deux derniers fils étaient des cas plus particuliers. Le plus âgé, Casimir, avait donné bien du fil à retordre à ses parents. C’était un garçon vif, mais empli de malice, qui avait toujours un mauvais coup en tête. Très égoïste, il ne se souciait guère des autres, qu’il exploitait toujours à son propre profit. Il était également très colérique, et prompt aux coups. Ayant hérité des attributs physiques de son père, personne ne voulait se frotter à lui, bien qu’il cherchait sans cesse la bagarre. Il avait été renvoyé de l’école à l’âge de treize ans pour avoir frappé la pauvre religieuse qui lui enseignait. Il était celui que le père avait corrigé le plus, mais ça ne lui avait pas mis plus de plomb dans la tête. Découragé, Hyacinthe avait dû se résoudre à le garder auprès de lui, à travailler sur la terre. Mais Casimir, qui écoutait davantage ses sens que sa raison, ne fut jamais un agriculteur aussi acharné que son père, préférant passer tout son temps à fréquenter les petites filles et à taquiner la bouteille. Hyacinthe ne le supportait pas. Issu lui-même d’une famille d’ivrognes, il refusait de voir son fils emprunter cette voie, et les conflits entre eux devinrent monnaie courante. Un soir, alors que Casimir, âgé de dix-huit ans, rentrait de la taverne du village en pleine nuit, Hyacinthe le confronta plus violemment que de coutume. Casimir, qui ignorait la soumission, tint tête au paternel, et la discussion s’envenima. Les choses dégénérèrent, tant et si bien que les deux hommes finirent par rouler sur le sol, luttant de toutes leurs forces. Malgré ses soixante et un ans, le père Brissette était toujours fort comme un bœuf, et il se battit à armes égales avec son fils. Il fallut l’intervention de Marie-Anna pour que les deux hommes finissent par se séparer, l’un avec un œil au beurre noir et une lèvre fendue, l’autre avec la joue tuméfiée et l’arcade sourcilière fendue. Il devint clair cette nuit-là qu’ils ne pouvaient plus vivre ensemble. Ramassant ses avoirs, Casimir quitta la maison familiale pour ne plus y revenir, allant s’installer chez Flavien Poitras, qui le prit comme homme engagé.
Le dernier de la famille, Edmond, était l’exact opposé de Casimir. C’était le genre d’homme à marier, fait d’une bonne pâte, toujours paisible et serein. Il ne levait jamais le ton, s’adaptait à toute situation, et détestait la chicane. Il avait huit ans de différence avec Casimir, et peut-être le fait d’avoir été exposé durant son jeune âge aux conflits entre ce dernier et son père avait-il moulé son caractère. Toujours est-il qu’Edmond était un garçon sur lequel on pouvait toujours compté, qui avait hérité de l’honnêteté et de l’ardeur au travail de son père, et de la douceur et la sensibilité de sa mère. Il était relativement doué à l’école, et peut-être aurait-il pu suivre la trace de ses frères qui avaient appris des professions libérales, mais l’amour de la terre et du travail au grand air avait pris toute la place dans son cœur. Ainsi, un jour d’été, alors qu’il rentrait de l’école après la fin des classes, alla-t-il rejoindre son père, qui depuis un moment déjà pensait à l’envoyer au collège classique de Sainte-Thérèse par où avait passé quatre autres de ses fils, et lui dit, le plus naturellement du monde:
« Père, je sais ce que vous planifiez, mais je veux vous dire que vous devez pus vous en soucier. Je retournerai pas en classe l’automne prochain.
- Mais mon gars, de lui dire Hyacinthe, tu sais ben que tu as tout le potentiel qu’il faut pour devenir quelqu’un d’important, comme tes frères. Ça t’intéresserait pas de poursuivre tes études?
- J’ai appris tout ce qui me semble nécessaire. Père, c’est la terre qui m’intéresse. Le chant des oiseaux pis des grillons, l’odeur du foin fraîchement coupé, de la terre qu’on retourne après avoir planter des choux, je me vois pas renoncer à ça pour travailler dans un cabinet ou faire des sermons dans une église. Il y a pas plus belle vie que de dépendre de personne pour vivre, d’avoir nos légumes, nos cochons, nos œufs. Je m’opposerai jamais à vos désirs, père, pis si vous m’envoyez au collège, je deviendrai ce que vous voudrez que je devienne. Mais si vous voulez vraiment me rendre heureux, c’est en me prenant avec vous sur la terre. »
Et Hyacinthe, ému, reconnaissant dans les paroles de son plus jeune fils le reflet même de son ambition, alors qu’il avait son âge, l’embrassa sur le front, lui qui d’habitude se montrait fort réservé avec ses enfants, et accepta de le prendre avec lui et de lui léguer la terre à son décès.
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