Cet été-là fut l’exact opposé du précédent: la sécheresse avait fait place à des pluies torrentielles, qui se succédaient jour après jour. Hyacinthe s’enfonçait dans le désespoir. Il avait dû entamer son bas de laine pour assurer une vie décente à la famille jusqu’au printemps, et à cause de la pluie, il ne cessait de puiser dedans pour amener de la nourriture sur la table. Casimir profitait de l’occasion. Les journées de pluie, ne pouvant travailler sur la terre, il partait à la taverne. Mais cela finissait par lui coûter cher. Il pensait alors aux économies du paternel, à tous ses sous accumulés en une vie de labeur, et qui lui avait constitué ce pécule. Il se mit à rager. Cette foutue terre ne rapportait rien, elle demandait trop d’efforts, et à cause de la température, on n’était jamais certain du résultat. C’est l’argent qu’il aurait voulu, le bas de laine du père, pour pouvoir passer ses journées à la taverne. Il rêvait d’une vie de fainéantise, à dépenser l’argent que le père Brissette conservait jalousement. Le soir, lorsqu’il rentrait en titubant à la maison, il regardait les rayons de la Lune, et il lui semblait voir danser dans cette mer blafarde les sous du père, toutes ces piécettes d’argent qui tombaient sur lui, le recouvraient. Il poussait alors la porte et se glissait dans son lit, à côté de sa femme endormie. Et tandis que le sommeil le gagnait, il maudissait son avare de père, et se jurait que sous peu, il lui demanderait la bourse.
L’été était bien avancé, et l’automne était à leurs portes, lorsque la moisson arriva. Elle fut bien pauvre. Mais cette fois, Casimir, malade du désir de l’argent, décida de s’asseoir avec son père pour faire les comptes. Il guettait chaque chiffre, avec des yeux avides. Lorsqu’il fut confirmé qu’il faudrait passer une bonne partie de l’hiver sur les économies, Hyacinthe dut calculer ce qu’il en coûterait à ce qu’il avait accumulé. Il n’osait toutefois le faire devant son fils. Ce dernier tint à l’accompagner. Il était propriétaire de la moitié de la ferme, non? Du coup, il avait droit de savoir de combien ils disposaient lors des mauvaises années. Mais Hyacinthe n’était pas dupe: il voyait bien que son fils s’enfonçait dans la paresse et l’ivrognerie, et qu’il voulait connaître le montant exact qu’il avait pour le gruger lentement. Aussi refusa-t-il de lui montrer. Il dit qu’il était certain d’en avoir assez, que ce pan des finances était sous sa seule juridiction. Cela enragea Casimir. Ce désir insatiable d’avoir le magot pour lui tout seul le possédait entièrement, et il jura par tous les saints du ciel qu’il finirait par savoir. Dès ce moment, la guerre fut déclarée entre le père et le fils. Le premier cessa de sortir de la maison, guettant sans cesse son fils pour qu’il ne cherche pas l’endroit où était entreposé l’argent. Le second, qui comptait bien trouver la cachette, fouinait dès qu’il en avait l’occasion dans la chambre de son père, certain d’y trouver ce qu’il cherchait. Mais ces moments étaient toujours si courts, Hyacinthe exerçant une telle surveillance, qu’il ne découvrit jamais le bas de laine.
Les premières neiges arrivèrent bien vite cette année-là, et les préparatifs de départ pour le chantier furent devancés. Hyacinthe comptait sur ces quelques mois de paix pour séparer son pécule en plusieurs parties et trouver une cachette à chacun des tas, ce qui le prémunirait contre les envies de son fils. Il fut toutefois déçu: Casimir refusa de partir. Le vieillard eut beau lui montrer vingt fois le trou qu’il ferait dans le budget s’il restait, il ne voulut rien entendre. Puisque le père avait de l’argent accumulé, pourquoi devrait-il s’éreinter, les pieds dans la neige, à abattre des arbres? C’était hors de question, il resterait au chaud, à la maison. Le vieil homme s’énervait, lui disait qu’il avait une famille à nourrir, qu’il devait travailler l’hiver pour leur survie. Casimir s’emporta. Il ne retournerait pas au chantier, un point c’est tout. Vaincu, le père Brissette dut dès lors renoncer à ses projets pour sauver ses avoirs.
L’hiver s’installa donc, et les Fêtes approchèrent. Or, ce mois de décembre-là était une occasion spéciale pour les Brissette: le dix-huit, Hyacinthe fêterait ses soixante-quinze ans. Ce genre de longévité étant à l’époque exceptionnelle, son fils Wilbrod décida de célébrer cet anniversaire avec toute la famille, sauf les garçons qui étaient partis aux chantiers. Les huit enfants encore en vie et leurs familles viendraient alors célébrer leur vieux père. Wilbrod, enchanté de son projet, vint donc voir son père pour lui apprendre la nouvelle. Il reçut toutefois une fin de non recevoir par Casimir. Il était hors de question que tous ces gens envahissent sa maison. On n’avait jamais fêté les anniversaires avant chez les Brissette, pourquoi commencer? Wilbrod eut beau lui expliquer que ce serait sûrement la dernière occasion pour tous les membres de la famille de se rassembler, dispersés comme ils étaient, avant le prochain décès, Casimir n’en fit qu’à sa tête. Hyacinthe, dans son coin, n’osait rien dire. Il aurait adoré être avec tous ses enfants une dernière fois, et oublier un instant la méchanceté de son fils, mais il n’osait l’avouer. Lorsque Wilbrod annonça alors qu’on le ferait chez lui, voilà tout, Casimir accepta cette fois vigoureusement. Il prétendit alors qu’il ne voulait pas que Henriette, alors enceinte de huit mois, se fatigue à cuisiner pour la célébration. Si Délia s’offrait, elle, il n’avait aucun problème à aller là-bas. Cela surprit un peu tout le monde, Wilbrod ayant déjà assuré que toutes les épouses donneraient un coup de main pour le repas. Mais bon, puisque Casimir était d’accord comme cela, il résolut de faire ça plutôt chez lui.
Deux semaines plus tard, Hyacinthe, Casimir, Henriette et Omer montaient au village en carriole, chez Wilbrod. La neige était bien tapée, la dernière tempête remontant à plusieurs jours: le trajet fut rapide. La petite maison du médecin se retrouva rapidement remplie. Le notaire de Sainte-Scholastique, le curé Ernest, les deux commerçants et l’avocat étaient présents, avec leur petite famille. Le cultivateur de L’Annonciation était au chantier avec ses deux plus vieux, mais le reste de sa famille était elle aussi descendue pour l’occasion. Enfin, le gendre de Hyacinthe, Allard, veuf depuis cinq ans, vint avec sa fille. Ce fut un véritable moment de bonheur. Le vieil homme, heureux de voir tous ces gens venus pour lui, s’oubliait, parlait sans s’arrêter, riait à chacune des blagues. Il buvait également beaucoup, lui dont la sobriété était légendaire. Il se permettait de se relâcher enfin, après toutes ces années, et ses moments pénibles des derniers temps. Casimir, assis à ses côtés, riait avec le père, remplissait son verre. Il jouait la comédie, pour que personne ne se doute de ses mauvais rapports avec le paternel. Mais il restait maître de lui-même, malgré les apparences. Les rôles traditionnels étaient inversés: c’était Hyacinthe qui buvait et s’amusait, tandis que Casimir, pour une fois, ne se jetait pas à corps perdu dans le plaisir. Quand, enfin, le repas fut terminé, tout le monde passa au salon, fumant, dansant, jasant. Hyacinthe, dans un tel confort, bien au chaud et un peu gris, s’installa dans un fauteuil, un grand sourire aux lèvres, et s’endormit.
La soirée avança, et beaucoup se retrouvèrent éméchés. Wilbrod, qui n’avait pas bu une goutte, offrit le gîte pour la nuit à ceux qui venaient de loin. Il ne pourrait toutefois casé tout le monde, et deux autres garçons demeurant à Saint-Hippolyte gardèrent les autres à coucher. Le curé Ernest rentra malgré l’heure tardive à son presbytère, à Saint-Lin. Casimir, lui, n’offrit de prendre personne à charge. Il laissa plutôt le père endormi aux bons soins de Wilbrod, et rentra avec sa famille à la maison.
Le lendemain, Hyacinthe se réveilla chez son garçon. Inquiet, il demanda ce qui s’était passé. Lorsque Wilbrod lui répondit qu’on n’avait pas osé le réveiller, et que Casimir était rentré sans lui, le vieil homme paniqua. En moins de deux, il fut sur ses pieds, et demandait à ce qu’on le ramène chez lui. Wilbrod ne se fit pas prier. Mais comme c’était dimanche, ils devaient assister à la grande messe d’abord. Hyacinthe, qui ne manquait jamais à ses devoirs religieux, dû s’y conformer. Toute la famille Brissette se retrouva alors à l’église pour la messe, sauf deux d’entre eux: le curé Ernest, qui était rentré, et Casimir. Cela inquiéta encore davantage le vieillard. Il suivit néanmoins la cérémonie, malgré ses soucis grandissants. Enfin, dès que la messe se termina, Hyacinthe partit avec Wilbrod pour chez lui. Sitôt arrivé, il n’offrit rien à son garçon, le saluant seulement, et rentra. Casimir était sorti. Henriette préparait la soupe, tandis qu’Omer jouait avec son seul jouet, un canard de bois que lui avait fabriqué son grand-père. Sans rien dire, le père Brissette traversa l’étroite pièce et entra dans sa chambre: et ce qu’il craignait se confirma.
Tout était sans dessus dessous. Profitant de l’occasion, Casimir avait, une fois de retour à la maison, fouillé la chambre de fond en comble. Il avait défait le lit, vidé le matelas, ouvert les tiroirs, répandu les vêtements au sol. Mais ce qui fit saigner le cœur de Hyacinthe encore davantage fut de voir la commode qui gisait sur le côté, les quatre pattes retirées. Ces quatre pattes étaient creuses. Dans chacune d’entre elles, le vieillard avait glissé un bas de laine, plein. À présent, les bas traînaient auprès de la commode, vides tous les quatre. Hyacinthe n’avait jamais été avare. Mais son cœur était brisé de voir cet argent disparu, cet argent qu’il avait ramassé sou à sou, qu’il conservait pour les périodes creuses et qu’il souhaitait léguer en héritage à chacun de ses enfants, en parts égales. Il appelait cela son dernier cadeau, il rêvait de voir ses enfants, tristes de sa perte, mais avec de quoi leur assurer des jours heureux, grâce à ses efforts. Il avait passé toute sa vie à travailler dur pour ne pas laisser ses enfants dans le besoin. Et voilà que désormais, un seul d’entre eux profiterait de cette maigre fortune, la dilapiderait en jouant aux cartes et en buvant. Ce fut une nouvelle douleur pour le vieil homme, une souffrance supplémentaire à tout ce qu’il endurait déjà. Et alors, les larmes aux yeux, sanglotant silencieusement, il s’effondra sur son matelas.
Henriette vint le voir peu après. Il s’aperçut alors qu’elle avait un gros bleu sur une joue. Elle jura qu’elle avait tenté d’empêcher son mari, mais qu’il n’en avait fait qu’à sa tête, comme toujours. Elle se mit à replacer la chambre, méthodiquement, des sanglots étouffés dans sa voix. Hyacinthe se leva et l’aida. À eux deux, ils remirent la chambre en ordre, sans mot dire, partageant un lien invisible de compassion dans la souffrance. Quand enfin la chambre fut en ordre, Henriette invita son beau-père à venir dîner: la soupe était prête. Ils mangèrent tous deux, avec Omer, en silence. Puis, ils reprirent chacun leur place. Le petit retourna à son jouet, Henriette à son poêle, Hyacinthe à son fauteuil. Il resta silencieux, tirant sur sa pipe, plongé dans des pensées d’une infinie tristesse. Le souper arriva bientôt, et tous retournèrent à table. Ils complétaient leur ragoût de pommes de terre lorsque Casimir surgit.
Il avait bu, c’était évident. Il titubait, parlait d’une voix empâtée, ricanait pour rien. Quand il vit la petite tablée, son œil mauvais s’alluma, un sourire cruel déforma ses traits, et il lança:
« Alors, le père, je l’ai eu, le magot, pas vrai?
- T’es un salaud, cracha le vieil homme. T’avais tout prévu, pas vrai? Ta gentillesse hier chez Brod, c’était des menteries. Tu voulais juste me soûler pour me dépouiller, pas vrai?
- Allons, allons, le père. Je vous ai pas forcé à boire. Hi, hi! Vous qui tempêtez tout le temps contre la boisson, vous étiez beau à voir, avec un p’tit verre dans le nez. Hi, hi, hi!
- Ça suffit, rugit Hyacinthe, se levant. T’as aucun droit sur cet argent-là. Tu l’as volé. C’est moé qui l’a gagné, je l’ai travaillé, avec ma sueur! Tu vas me le rendre tu-suite, c’est clair?
- V’nez donc le chercher, répondit Casimir, tapant sur sa poche d’où sortit un bruit de métal qu’on cogne ensemble. Moé, ce que je trouve, j’le garde!
- Mon p’tit verrat! », s’écria Hyacinthe, hors de lui.
Et, fou de rage, il se jeta sur son fils. Ce dernier, à cause de l’alcool, se trouva rapidement en équilibre précaire. Mais la colère décuplait ses forces, et en moins de deux, il jeta son père au sol, lui laboura les flancs de ses poings, et lui brisa le nez. Le vieil homme resta au sol, subissant les coups de son fils, de la chair de sa chair. Enfin, lorsque Casimir fut calmé, il se releva, triomphant, et lança: « Qui est le plus fort, maintenant, hein? Qui est le plus fort, le père? ». Il ricana méchamment, replaçant ses vêtements. Hyacinthe resta étendu au sol, le souffle court. Son orgueil souffrait autant que lui. Il voyait les derniers restes de son autorité passée s’envoler. Il n’était plus qu’un petit enfant, soumis à un père tyrannique. Incapable de se relever, il se traîna lentement vers sa chambre, passant aux côtés de Henriette et Omer, recroquevillés dans leur coin, frissonnants, incapables du moindre mouvement. Il atteignit sa chambre, et y entra, s’allongeant sur son lit, cherchant ses mouchoirs pour arrêter le sang qui ne cessait de couler de son nez. Casimir, lui, s’assit nonchalamment à la table, exigeant son souper à Henriette. La pauvre femme, en état de choc et enceinte jusqu’aux yeux, fit tout ce qu’il demandait.
Le soir même, Wilbrod vint à la maison. Ils étaient sensés venir chez lui en après-midi pour le départ de toute la famille vers la gare de Saint-Jérôme, que s’était-il passé? Casimir répondit que le père était souffrant, et qu’ils n’avaient pas voulu le laisser. Le médecin, qui avait bien vu le bleu de Henriette et que le plancher était frais lavé, là où il y avait eu du sang, demanda alors à le voir. Casimir s’y opposa vigoureusement. Il n’allait pas mal, il devait se remettre de sa brosse de la veille, voilà tout. Wilbrod, qui savait bien que son père était parfaitement dégrisé lorsqu’il l’avait laissé sur le pas de la porte, n’insista pas. Il décida de revenir plutôt le lendemain, lorsque son frère n’y serait pas.
Le lendemain, Wilbrod guetta Casimir toute la journée au village, attendant qu’il y soit pour aller voir son père. Mais son frère ne vint pas. Chaque jour, entre deux patients, il allait faire un tour sur la rue principale, cherchant Casimir partout. Une semaine passa, et la veille de Noël était arrivée. Wilbrod se décida alors à s’y rendre, officiellement pour les inviter au réveillon du Jour de l’An, chez lui. Il arriva au beau milieu d’une dispute entre Henriette et Casimir. La première disait que ça n’avait plus de bon sens, qu’il fallait aller chercher le docteur. Le second s’y opposa violemment. « Qu’il crève, cria-t-il, on en serait débarrassé! ». Wilbrod acquit alors la conviction que son père était au plus mal. Mort d’inquiétude, il resta néanmoins dehors, attendant que la dispute cesse. Puis, il attendit un autre moment, grelottant dans le froid vent de décembre, pour s’assurer qu’on ne pense pas qu’il ait entendu. Enfin, il cogna à la porte. Henriette le fit entrer. Wilbrod parla alors du réveillon du Jour de l’An, enjoint la famille à fêter avec eux. Puis, il demanda à voir son père. Casimir répondit d’abord qu’il n’était pas là. Wilbrod insista tout de même, disant que c’était la veille de Noël, qu’il voulait serrer la pince à son père. Casimir répéta qu’il était sorti. Il ne savait pas où. Découragé, Wilbrod dû se résoudre à prendre congé. Mais cette fois, alors qu’il remettait son manteau, Henriette s’approcha et lui glissa à l’oreille: « Revenez demain, à 11 heures. Je m’en occupe. » Wilbrod, soulagé, salua et sortit.
mercredi 18 mai 2011
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