mercredi 18 mai 2011

La punition divine, partie 4

L’été arriva bien tôt cette année-là, et les deux hommes retournèrent travailler aux champs. Or, Casimir sembla mettre moins de cœur à l’ouvrage, cette fois. Les grandes chaleurs laissaient présager une sécheresse, ce qui n’était pas au goût des cultivateurs. Le travail importait d’autant plus, pour assurer une irrigation constante. Pourtant, Casimir ne s’en faisait pas. Il travaillait à un rythme très lent, se traînait les pieds, se prélassait au soleil. Lorsque son père le sermonnait, il répondait simplement qu’avec l’argent des loyers, il pourrait toujours survivre et s’acheter de la nourriture. Hyacinthe désespérait à nouveau de son fils. Il camoufla toutefois sa déception. Henriette lui faisait toujours de bons repas, Omer enchantait toujours ses soirées, et cela lui suffisait comme bonheur. Il angoissait pour son bien, évidemment, mais se disait que ce n’était peut-être qu’une passe, que Casimir goûtait à la joie d’être propriétaire, ce qui ralentissait son ardeur, et que la chaleur suffocante le poussait sûrement à la paresse. Lui-même, Hyacinthe, était incommodé par celle-ci. Il avait de la peine à respirer, suait à grosses gouttes, et devait souvent s’arrêter, son cœur battant à tout rompre. Lorsqu’il s’arrêtait, reprenant son souffle, Casimir souriait sournoisement. Il se disait qu’avec un peu de chance, son père aurait une attaque, ce qui le rendrait seul maître à bord. Il fut toutefois déçu cet été-là: le père Brissette était encore solide, et son cœur tint bon. À l’automne, la récolte fut plutôt mauvaise. Hyacinthe, faisant les comptes, était désespéré. Il calcula que s’ils se rationnaient, les animaux ayant besoin de leur avoine et de leur foin, ils en auraient juste assez pour eux, jusqu’à Pâques. Il devenait clair qu’il y aurait pertes cette année. Lorsque son père lui annonça la nouvelle, Casimir prit peur. Il ne comptait pas aller aux chantiers cet hiver-là, et ce bilan menaçait ses projets. Il refit les comptes, deux fois plutôt qu’une, et dû se rendre à l’évidence. Inquiet, se demandant quoi faire, il se rappela alors ce que lui avait dit son père, une fois, après son retour. Il était revenu de chez les Gagné, où il était allé chercher leur loyer, et avait mentionné qu’il était bien content de ce jeune Émilien, qui se faisait un point d’honneur de payer les dettes de son défunt père. Lorsque Casimir lui avait demandé à quel point il était endetté à leur endroit, son père avait refusé de répondre. Il en avait conclu que les montants en arrérages devaient être importants. Il résolut donc d’aller cogner à la porte des Gagné.

Le lendemain, Casimir mit son projet à exécution. Émilien l’accueillit cordialement. Il n’était toujours pas riche: depuis que ses frères cadets avaient quitté la maison, il n’avait pu compter que sur son plus vieux, un garçon de onze ans. Il avait à charge sa vieille mère, sa femme et trois autres enfants plus jeunes. Par chance, c’était un travailleur acharné, et il était économe, ce qui lui permettait de rembourser, par à-coups, les dettes de son père. Du haut de ses trente-trois ans, il en paraissait cinquante. Mais il était fier de prouver qu’il n’était pas comme son père, et qu’il remboursait ses dettes.

Rapidement, Casimir déballa son sac. Il lui annonça qu’à cause de la mauvaise récolte, il n’avait d’autre choix que d’augmenter son loyer. Aussitôt, Émilien paniqua. Il avoua que sa famille aurait à peine de quoi vivre cet hiver, et qu’il ne pouvait en conséquence payer plus de cinq piastres par mois. Casimir répliqua que c’était hors de question. Il rappela également à son locataire les nombreuses dettes que son père avait contractées, et évoqua le remboursement de celles-ci pour justifier l’augmentation du loyer. Émilien, écrasé par cette injustice, lui dit qu’il en appellerait à monsieur Brissette. Cela ne fut pas au goût de Casimir: il saisit son opposant par le collet, et lui dit que désormais, c’était lui le propriétaire, et qu’en conséquence, il était mieux de se conformer à son jugement. Apeuré, Émilien flancha. Il fut convenu que le loyer passerait à dix piastres par mois, dès le premier du mois prochain. Satisfait, Casimir rentra alors à la maison.

L’histoire fit grand bruit dans le rang. Émilien, accablé, s’était plaint amèrement à son voisin, qui avait répandu la nouvelle. L’histoire finit par arriver aux oreilles de Hyacinthe, un jour qu’il prenait le café chez son gendre. Horrifié, il alla sur-le-champ voir Émilien, et lui assura que cela resterait cinq piastres par mois. Puis, il alla confronter son fils. Casimir devint alors furieux. C’était aussi son bien, non? L’hiver serait dur, Gagné leur devait de l’argent, l’augmentation était justifiée. Le père Brissette grimpa alors dans les rideaux. Tant qu’il serait en vie, c’était lui qui gérerait leurs revenus, comme il l’entendait. Il était hors de question d’augmenter Gagné: cela revenait à mettre sa famille à la rue. Casimir s’emporta alors. Il dit qu’il était trop bon, qu’il se faisait rouler, qu’en affaires il faut être dur. Hyacinthe refusa de lâcher prise pour autant. Ce fut leur plus violente querelle. Casimir passa à un cheveu de frapper son père. Ce fut Omer qui le sauva de cette bêtise. Le petit garçon, qui s’était caché pour pleurer aux premiers éclats de voix, finit par énerver son père de ses sanglots. Ce dernier alla le gifler violemment, lui disant de se la fermer, qu’un gars, ça ne pleure pas. Omer n’en pleura que davantage. Casimir devint alors fou. Il se mit à battre son enfant, et le fit grimper au grenier, qu’il lui interdit de quitter. Puis, il redescendit: sa colère s’était épanchée. Hyacinthe, qui avait suivi la scène, était tétanisé: il réalisait, pour la première fois, que son fils était toujours aussi brutal. Il se vit alors, amoindri physiquement, vieux, face à cette pièce d’homme, au cou de taureau, aux muscles de cheval, jeune. Il prit alors peur. Mais il eut de la chance: Casimir, calmé, lui dit qu’il avait raison, que pour l’hiver, on n’augmenterait pas Gagné. Il serait toujours possible d’en rediscuter au printemps. Cela convint au vieil homme.

L’hiver s’installa, et Casimir partit avec déception pour le chantier. Il en revint encore plus mauvais qu’avant. Durant toute la saison froide, il avait rêvé à sa terre, en maniant la hache. Il avait décidé qu’elle était sienne, et qu’il en disposerait dès lors comme il le voulait. Puisque son père lui faisait une scène pour les loyers, il résolut de passer par-dessus sa tête. Émilien était sur le même chantier que lui cet hiver-là. Il l’avait menacé sur place, et avait convenu que dès lors, il verserait cinq piastres de plus par mois. Mais c’était à lui, Casimir, qu’il les remettrait en main propre. S’il en parlait à Hyacinthe, il lui jura qu’il le chasserait. Émilien dû s’y conformer. Cette victoire avait grisée Casimir. Aussi, lors de son retour, décida-t-il de gérer lui-même son bien. Il alla voir l’autre locataire, Guénette, et lui fit les mêmes menaces qu’à Gagné. Le pauvre homme, qui avait toujours été peureux, acheta la paix, renonçant à manger convenablement. Casimir régna dès lors en despote sur les locataires. Hyacinthe, qui ne savait rien de ces marchés, continua de collecter ses cinq piastres par mois. Il remarqua bien que les familles avaient dès lors grise mine, et qu’ils semblaient encore plus pauvres qu’avant. Lorsqu’il posait des questions à ce sujet, les deux hommes blâmaient la mauvaise récolte précédente. Cela fut une explication suffisante pour le vieil homme. Il faut dire qu’il était lui-même fort soucieux.

Ce n’était plus rose du tout au logis. Casimir avait recommencé à boire, si bien qu’il s’emportait maintenant facilement. Il battait Omer pour un rien. Sa femme, qui avait eu le malheur de tomber à nouveau enceinte, subissait le même sort. Hyacinthe n’osait pas intervenir. Effrayé par son fils, il s’enfermait dans sa chambre, attendant que l’orage passe. Il craignait qu’un jour, son garçon aille trop loin. Il devait protéger la petite famille. Mais à chaque explosion, la peur le tétanisait, et il était incapable de se porter à leur défense. Il se contenta alors de travailler le plus qu’il le pouvait, pour assurer à tout le moins de bonnes conditions matérielles à la famille. Il ne s’emportait plus contre Casimir lorsqu’il rentrait ivre en pleine nuit: il avait trop peur de recevoir un coup de poing. La peur hantait chacune de ses pensées, et il se mit à songer à tout en fonction de la réaction de son fils. Il achetait la paix lui aussi, comme Gagné et Guénette. Il ne prenait plus sa longue marche, le dimanche. Il avait trop peur que pendant son absence, Casimir s’emporte et tue le petit ou provoque chez Henriette une fausse couche.

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