Sept ans passèrent, et les Brissette coulaient des jours paisibles. Hyacinthe avait acquis une honnête aisance, et, maintenant avançant en âge, il laissait de plus en plus de corde à Edmond, qui était devenu le vrai gestionnaire de la terre. Il embauchait les ouvriers agricoles les aidant lors des récoltes, tenait la comptabilité avec ses parents, allait parfois récolter les loyers. Les familles locataires avaient relativement bien prospérées: trois d’entre elles avaient finalement achetées le lopin qu’elles cultivaient. Les deux autres avaient eus moins de chance. Le père Guénette était mort lors d’un accident de chantier, quinze ans plus tôt, et son plus vieux garçon, âgé de seulement vingt ans lors des événements, avait repris la terre. Hélas, celui-ci était souvent malade, tant et si bien que la famille ne put s’extirper de la pauvreté. Hyacinthe se montra compréhensif envers eux, et leur fit crédit bien souvent. L’autre famille toujours locataire était celle du père Gagné. Celui-ci, une brute alcoolique, n’avait jamais un sou en poche, et cela fit bien des conflits avec le propriétaire. Toutefois, celui-ci ne pouvait se résoudre, dans sa bonté naturelle, à chasser le mauvais payeur, pensant aux sept enfants et à la femme qui se retrouveraient sans toit sur la tête. Il ne pouvait se résoudre à châtier neuf personnes alors qu’une seule était la cause de leurs malheurs. Une crise cardiaque ayant enfin emporté le père Gagné, son fils Émilien, qui reprit la terre, se montra acharné à sortir sa famille du gouffre où le père l’avait plongé, et avait commencé, non seulement à payer le loyer complet à chaque mois, mais même à rembourser les dettes contractées. C’est ainsi que, depuis sept ans, Hyacinthe avait-il retrouver une vraie tranquillité, et qu’il avait pu commencer à prendre un peu de bon temps. Tous ses enfants étant casés, il avait pu se consacrer davantage au bien commun, et il était devenu à la fois marguillier de la paroisse et conseiller municipal. Tout le monde aimait beaucoup ce vieillard sympathique, à qui on avait naturellement confié les cordons de la bourse, comptant sur son don pour transformer des cennes en piastres.
Mais hélas, l’âge finit par rattraper les Brissette. Un matin d’avril, alors que Hyacinthe était aux champs, étendant les dernières neiges pour les faire fondre plus vite, et qu’Edmond était à l’étable, en train de traire leurs dix vaches, Marie-Anna s’effondra sur le plancher de la cuisine, alors qu’elle préparait la soupe. C’est son époux qui la trouva, rentrant éreinté peu avant le dîner. Sous le choc, il ne réagit tout d’abord pas. Puis, paniqué, il rejoint son fils, qui rentrait de l’étable, et lui apprit la nouvelle. Edmond tourna aussitôt les talons, allant chercher leur cheval de trait, à l’étable, pour aller chercher le médecin, son frère Wilbrod, qui tenait son cabinet au village. Toutefois, le canasson était une jeune bête fougueuse, acheté l’automne dernier après que le vieux cheval de la famille se soit cassé une patte. Il n’était pas encore dompté, et ses piaffements trahissaient son caractère difficile. Edmond était le seul qui pouvait l’approcher, son calme légendaire apaisant la bête. Or, préoccupé par l’état de santé de sa mère, cette fois, le jeune fermier agit avec précipitation, et entra dans la stalle sans prendre les précautions habituelles. Le cheval, intimidé par cet humain pressé dans son espace, s’agita, et, énervé qu’il était, rua de ses pattes de devant. Edmond n’eut pas le temps de réagir: les sabots le frappèrent violemment à la poitrine, et il fut projeté contre le mur d’en face, qu’il heurta dans un fracas épouvantable. Le père Brissette, surpris de ce vacarme inattendu, se précipita aussitôt à l’étable, et découvrit avec horreur ce qui s’était passé. Réussissant à enfermer le cheval à nouveau, qui avait quitté sa stalle et menaçait de piétiner son malheureux maître, il alla ensuite secourir Edmond, toujours conscient, mais plutôt mal en point. Le traînant à la maison, il le déposa dans son lit, auprès de sa pauvre mère, puis partit aussitôt chez le voisin le plus près, qui sans perdre une minute attela sa carriole et fonça au village chercher Wilbrod.
Hyacinthe attendit fébrilement auprès de son épouse et son cadet, ne sachant que faire. Il était dépassé par les événements. Deux heures s’écoulèrent, et Wilbrod finit par arriver, sa trousse à la main. Il se précipita aussitôt au chevet des malades, et, chassant son père de la chambre, il examina ceux-ci. Hyacinthe, aux prises avec une nervosité indescriptible, arpentait la salle à manger. Quelques minutes s’écoulèrent, puis enfin le médecin reparut, un air grave sur le visage. Son père se jeta aussitôt sur lui, demandant des nouvelles. Wilbrod posa sur lui un regard empli de larmes.
« Père…c’est fini. Tous les deux. Môman est déjà partie. Edmond, lui…j’y donne jusqu’à demain, pas plus. »
Sur ces mots, les sanglots que retenait depuis tout ce temps le père Brissette sortirent de sa gorge dans un râlement impossible à décrire. Ses yeux, qui avaient toujours été secs avant, se remplirent de larmes, et une plainte d’animal blessé envahit la pièce. Wilbrod resta sous le choc. Son père, qu’il avait toujours connu fort comme un roc, toujours debout, peu importe la tourmente, n’avait jamais paru aussi anéanti que ce jour-là. Son monde venait de s’écrouler, en quelques minutes. Écrasé sous le poids de la fatalité, le vieil homme s’effondra, pleurant à s’en déchirer les poumons. Wilbrod, lui-même fort secoué, ne put résister plus longtemps, et se joignit à son géniteur, dans un concert de larmes.
Les deux hommes passèrent le reste de la journée ensemble, veillant sur Edmond. Ce dernier, souffrant le martyre, tentait malgré tout de faire bonne figure, et resta lucide jusqu’à la fin. Il passa à travers la nuit, à la grande surprise de son frère. Toutefois, sa force s’affaiblissait, et tôt le matin, il rendit son dernier soupir. Il n’avait que vingt et un ans.
On n’avait jamais vu d’aussi grandes funérailles à Saint-Hippolyte avant l’enterrement conjoint de Marie-Anna et Edmond Brissette. Wilbrod et sa jeune épouse, Délia, s’occupèrent de tout, Hyacinthe étant trop bouleversé pour faire quoi que ce soit. Le curé local accepta de laisser la chaire à Ernest, le fils de la défunte qui était devenu prêtre. Il rendit un vibrant témoignage à sa mère, salua les vertus de son frère, et sut trouver les mots pour réconforter la famille éplorée. Lorsqu’on amena les deux corps à leur dernier repos, le seul qui n’avait pu être consolé était Hyacinthe. Le vieil homme ne pleurait plus, mais gardait un air sévère, et ne disait mot, aux prises avec sa peine. On ne peut évidemment pas enterrer la femme qu’on a aimée, avec qui on a vécu quarante-cinq ans, et avoir le sourire aux lèvres. Mais le père Brissette était atterré. On aurait dit que sa raison de vivre s’était envolée avec sa femme. Lui qui d’ordinaire prenait tant d’espace et survolait la foule de son regard, n’était plus que l’ombre de lui-même, un fantôme, qui aurait disparu de la surface de la Terre s’il en avait eu le pouvoir. On le plaignait, le pauvre. Perdre un être cher était déjà la chose la plus horrible qui puisse arriver, alors deux… C’était un trop gros coup en même temps. Quelque chose s’était cassé, le vieillard ne pourrait plus jamais être le même. On le vit par la suite s’isoler. Il démissionna de son poste de marguillier, et annonça qu’il ne se représenterait pas comme conseiller municipal aux prochaines élections. On le vit errer sans but des journées durant, regardant sans le voir le soleil printanier qui réchauffait la région après un long hiver, remarquant à peine la vie qui renaissait tout autour, la dédaignant, alors que la mort occupait toutes ses pensées.
C’est le moment que Casimir choisit pour frapper. Il s’était tout d’abord vu refuser l’accès aux veillées des morts, ses frères ne lui pardonnant pas le mal qu’il avait fait à ses parents. Le jeune homme, qui s’était soûlé avant de venir, s’emporta, jura par tous les saints du ciel qu’il verrait sa mère. Puis, il s’effondra au sol, pleurant comme un veau. Touchée, Délia avait alors parlé en sa faveur, et s’était rallié les épouses des autres frères, qui eux-mêmes avaient fini par céder. Casimir pu donc, la dernière veillée, une fois sobre, accéder aux corps. Hyacinthe, qui ne quittait pas le salon où reposaient les deux défunts, l’avait vu. On avait remarqué une expression fugace de colère sur son visage, la veine dans son cou avait gonflé. Puis, tout à coup, il avait baissé la tête. Cette attitude avait surpris son entourage, sachant que le vieil homme avait la mémoire longue, et qu’il ne pardonnait pas facilement. Casimir, rassuré, avait dès lors réintégré la famille. Il s’était tenu tranquille cette soirée-là, de même que le lendemain, aux funérailles. Mais ce n’était pas la piété filiale qui l’avait poussé à revenir dans le portrait: l’intérêt, comme toujours, le guidait.
Après avoir quitté le logis familial, Casimir était allé travailler sur la ferme des Poitras, plus loin dans le rang. Il y avait poursuivi sa vie de débauche. Or, il avait connu l’une des filles Poitras, Henriette, qui s’était retrouvé enceinte. Casimir, tout d’abord, ne voulut pas reconnaître ses responsabilités. Cela avait enragé le père Poitras, qui avait décidé de le chasser de chez lui s’il ne mariait pas sa fille. Le curé lui rappelant également ses devoirs, Casimir avait fini par céder et avait épousé la jeune fille. Un petit garçon leur était né sept mois plus tard. Depuis, le jeune homme avait pris ses distances avec sa femme. Voyant ce qu’il en coûtait pour nourrir le petit, il s’était mis à pester contre le sort. Il ne supportait plus d’être employé, il souhaitait être propriétaire, afin de retrouver son niveau de vie précédent, lorsqu’il était célibataire, et de continuer à mener la belle vie. Il cherchait désespérément un moyen de parvenir à ses fins lorsque le sort se chargea de lui fournir l’occasion qu’il attendait tant: la mort de son frère.
mercredi 18 mai 2011
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