Le lendemain, à 11 heures pile, la carriole du médecin franchit l’entrée de la cour de son père. Il alla mettre ses chevaux à l’abri dans l’étable, puis entra dans la maison. Henriette le mena à la chambre du vieil homme. Wilbrod, lorsqu’il aperçut son père, fut horrifié. Son nez s’était cicatrisé, mais croche. Il était toutefois incapable de se lever, Casimir lui ayant brisé deux côtes. Wilbrod, patiemment, examina son père sous tous les angles, s’assurant qu’il n’avait pas d’autres blessures. Puis, il parla à son géniteur. Ils parlèrent longuement, et Hyacinthe, pour la première fois, se vida le cœur. À midi moins le quart, Henriette entra doucement dans la chambre. Elle annonça à son beau-frère que son époux ne tarderait plus, maintenant. Wilbrod dut partir. Il promit toutefois à son père de s’occuper de tout ça, et souhaitant un joyeux Noël à tous, il partit.
Cinq jours plus tard, Casimir reçut une désagréable visite: Wilbrod et deux de ses frères, dont l’avocat, vinrent le voir, et annoncèrent que Hyacinthe partait avec eux. L’avocat lui remit également une mise en demeure: il était poursuivi au civil par son père, qui voulait récupérer l’ensemble de sa fortune, deux cents trente-deux piastres et soixante-trois cennes. S’il ne rendait pas la totalité du montant le quinze janvier prochain, il y aurait procès. D’ici là, Hyacinthe logerait chez Wilbrod en attendant la fin des procédures. Casimir nia tout en bloc, hurla que c’était mensonge, qu’ils s’étaient mis la famille ensemble pour le dépouiller. Rien n’y fit: les trois hommes repartirent avec leur père. Ce fut alors horrible. Casimir entra dans une rage folle, il jeta tous les meubles par terre, battit sa femme, son fils. Il avait travaillé si fort pour avoir son dû, et voilà qu’on le lui volait. Il allait hériter de toute façon, bon Dieu, qu’est-ce que cela changeait s’il prenait possession plus tôt de son bien? Il était dans une colère noire, et jurait qu’ils le lui payeraient, tous.
Le lendemain, c’était le réveillon du Jour de l’An. Hyacinthe garda le lit, mais eut le bonheur de voir quatre de ses enfants et leurs familles autour de lui. L’histoire s’était su, bien sûr, mais sachant le père fier, aucun des Brissette n’en glissa mot durant la veillée. Il ne restait qu’un détail à régler. Le fils notaire était sensé les rejoindre le lendemain avec sa famille. Il comptait en même temps produire un nouveau testament à son père, à la demande de celui-ci: il avait décidé de déshériter complètement Casimir, laissant la part qui lui revenait au petit Omer: d’ici à la majorité de celui-ci, le notaire s’occuperait de l’administrer. Quant à la terre, il la cédait à son gendre, Allard, qui vivait juste à côté. Ainsi, le mauvais fils serait bien puni. C’est avec un grand sourire aux lèvres que Hyacinthe accueillit le 1er janvier. Il savait que la prochaine année ne serait pas aussi pire que les trois précédentes.
Le 1er janvier au matin, on trouva Hyacinthe Brissette mort dans son lit. Il s’était éteint paisiblement, dans son sommeil. Ses enfants l’ensevelirent avec dignité, auprès de Marie-Anna et Edmond. Toutefois, un problème demeurait: le vieillard mort, toutes les procédures judiciaires tombaient. De plus, il n’avait pas eu le temps de refaire son testament: ainsi Casimir hérita-t-il malgré tout de la terre. Il fut poursuivi par ses frères, bien sûr, mais il manquait un témoin clé pour confirmer le vol: Hyacinthe. Quant à Henriette, qui aurait pu les aider, la loi l’interdisait de témoigner contre son mari. La chance souriait au traître: il put tout garder, l’argent et la terre. Il divisa celle-ci en lots, qu’il loua, et vendit la plupart de ses bêtes aux voisins, augmentant son pécule. Il comptait bien se couler les jours heureux dont il avait tant rêvé.
Mais si les hommes étaient incapables de châtier Casimir, Dieu, lui, en avait le pouvoir. Et il ne s’en priva pas: un mois après la mort de Hyacinthe, Henriette mourut en mettant au monde une fille mort-née. Casimir, désireux de se débarrasser de son fils par la suite, eut de la chance: Omer fut pris à charge par Délia, la femme de Wilbrod, qui le couvrit de tendresse maternelle. Le jeune garçon put dès lors reprendre confiance en la vie, et connaître un certain bonheur.
Une fois tous les innocents de la maisonnée partis ou rappelés à lui, Dieu mis en marche sa vengeance. Elle fut prompte: dans la nuit du Jeudi au Vendredi saint, la maison des Brissette brûla. Casimir, qui y dormait, ivre mort, ne put sortir à temps: il resta coincé dans l’incendie. Les voisins, qui s’étaient précipités pour éteindre le feu, entendirent longtemps ses cris d’agonie: il hurla toute une heure comme une bête pris au piège. Puis, il se tut à jamais: on retrouva son corps calciné dans les décombres, le lendemain. C’était la punition de Dieu.
Par la suite, plus jamais personne ne put vivre sur le site de l’ancienne maison des Brissette. Quiconque tenta de jeter la bâtisse à terre pour en reconstruire une nouvelle subit d’importantes brûlures. On raconte qu’encore aujourd’hui, dans la nuit du Jeudi au Vendredi saint, on entend d’horribles cris de souffrance provenant des ruines de la maison. Nul ne sait exactement ce qui s’y passe. Mais la plupart croient que c’est la punition divine qui continue, et que si les ruines tiennent encore debout après tout ce temps, c’est certainement car il s’agit d’une prison pour l’âme de Casimir Brissette.
mercredi 18 mai 2011
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